samedi 28 mars 2026

Les Malveillants, Sandrine Destombes (XO éditions, 10/2025)


 

Les Malveillants, Sandrine Destombes (XO éditions, 10/2025)

💚💚💚💚💚

Cap sur les Cévennes, où la pluviométrie a atteint un niveau exceptionnel et entraîné de nombreux accidents et effondrements de terrain. C’est dans ce cadre qu’apparaît le corps d’une jeune fille gravement blessée qui, étonnement, ressemble énormément à une adolescente disparue huit ans plus tôt.

« On vient de déterrer une jeune fille. Elle était ensevelie sous les pierres et une tonne de boue. Son corps a été découvert grâce à la DDE qui a déblayé la voie. Elle est dans un sale état. Pas sûr qu'elle s'en sorte. » Domitille Fourest, capitaine de la brigade de Nîmes apprend cette triste nouvelle alors que son véhicule est détourné pour cause d’éboulement sur la chaussée. Elle- même se rend avec son équipe au domicile d’une sexagénaire sauvagement assassinée. Que se passe-t-il dans le Gard ?

« C'est là que tout semble contradictoire. Un acte barbare qui relève du sadisme ou d'une haine plus personnelle. Malgré cela, un respect de la nudité. Une marque de compassion à l'égard de la victime comme si on avait voulu lui laisser un peu de dignité. » Karine Alban est retrouvée massacrée, la tête enserrée dans un sac Lidl. Ce mode opératoire va amener notre capitaine et son équipe sur une série de meurtres abominables. Mais quel est le lien entre ces personnes appartenant à des milieux vraiment opposés ?

« Il était rare que Gab Zeller se retrouve au chevet d'une victime. Son rôle consistait en majeure partie à reprendre de vieilles affaires, des crimes non élucidés. Les examens s'opéraient généralement en salle d'autopsie. » Gabriel Zeller enquête pour la Diane (Division des Affaires Non Elucidées) et la réapparition de la jeune Océane Doucet, huit ans après sa disparition, fait qu’il est de nouveau mobilisé sur l’affaire. La jeune femme étant dans le coma, il va devoir s’associer à l’équipe de la BR de Nîmes pour éclaircir les divers points d’ombre qui empêchent nos gendarmes d’avancer dans leurs missions respectives.

Au final, une enquête rondement menée par des personnages attachants (j’aimerais bien retrouver le duo Fourest- Zeller !). L’auteure est très habile à fournir des chapitres courts qui se terminent par une chute captivante, empêchant le lecteur de poser le livre. Bluffant !

dimanche 22 mars 2026

La nuit au cœur, Nathacha Appanah (Gallimard, 08/2025)

 



La nuit au cœur, Nathacha Appanah (Gallimard, 08/2025)

💛💛💛

J’ai lu ce roman dans le cadre du mouvement #marsaufeminin qui invite à lire le roman d’une auteure engagée. Nathacha Appanah dénonce ici les violences faites aux femmes au prisme de sa propre expérience, ayant été sous l’emprise d’un homme pervers de ses dix- sept à vingt- cinq ans.

« Le temps que ça dure, une minute ou cinq ou dix, ça n'a pas beaucoup d'importance. Ce qui compte, c'est le frottement étouffé de leurs corps qui luttent et, plusieurs fois, le bruit sec d'une claque, le son creux d'une tête qui heurte le mur. » Comment raconter les violences conjugales sans faire de voyeurisme ? En 2024, 1238 femmes ont été victimes de, ou de tentatives de féminicide en France au sein de leur couple. L’auteure s’est emparée de ces données scandaleuses pour mener une enquête sociale. 

« De ces trois femmes, il a fallu commencer par la première, celle qui vient d'avoir vingt- cinq ans quand elle court et qui est la seule à être encore en vie aujourd'hui.
Cette femme, c'est moi. »
Chahinez Daoud et Emma, la cousine de l’auteure, sont mortes sous les coups de leur mari. Nathacha Appanah remonte le fils de leur histoire pour tenter de comprendre comment la violence naît et s’épanouit au sein d’un couple qui s’est pourtant formé sur la base d’un amour sincère. Elle raconte son propre parcours de jeune fille amoureuse d’un homme charismatique au départ, qui va ensuite devenir un monstre.

« Une personne ne meurt véritablement qu'à partir du moment où personne n'évoque plus son souvenir, ne dit plus son nom. » Outre son envie de partager ses interrogations, ses propositions d’explications, Nathacha Appanah souhaite que l’on n’oublie pas les victimes de violences conjugales, que l’on pense encore et toujours à ces femmes, pour pouvoir protéger celles qui seraient susceptibles, un jour, de devoir s’enfuir pour survivre.

Au final, un récit – témoignage glaçant par son appartenance à une réalité contemporaine affligeante. Nathacha Appanah utilise les mots pour tenter d’expliquer l’indicible. Le livre est très bien écrit, mais j’ai eu l’impression que le questionnement de base n’était pas assez poussé par rapport au parcours de ces hommes violents ; pourquoi en arrivent-ils à tuer celle qu’ils aiment ? Que se passe-t-il dans leur psychisme quand ils passent à l’acte ? Peut- être que ce sera l’objet d’un autre livre, mais personnellement je suis restée sur ma faim. 

dimanche 15 mars 2026

La colline, Mathilde Beaussault (Seuil, 03/2026)




La colline, Mathilde Beaussault (Seuil, 03/2026)

💘💘💘💘💘

J’avais beaucoup aimé « Les saules », le premier roman de Mathilde Beaussault, paru l'année dernière alors j’ai été ravie de lire son deuxième aussi rapidement. Et quelle claque !!! Ce roman noir choral est incroyable, tant il passe de situations paisibles emplies d’amour à la campagne, à une ambiance violente et glauque au sein d’une famille vivant en barre H.L.M. à Rennes.

« Dans son ventre tendu, l'enfant s'amusait à faire de la place en donnant des coups. Il était à la fête. Il ne savait pas qu'il ne devait pas se réjouir. Que, dans la vie de Monroe, les drames s'enfilaient comme des perles à gros trous. » Le roman s’ouvre sur une scène dérangeante ; une jeune fille de dix- sept ans, Monroe, accouche seule, dans sa chambre d’enfant, la porte fermée à clé de l’extérieur. La suite du récit va alterner entre les moments immédiats qui vont suivre l’accouchement, et les huit mois qui l’ont précédé, alors que Monroe est envoyé chez sa grand- mère, Madeleine, qui vit dans une maison isolée au milieu de la campagne bretonne.

« On ne connaît pas les hommes dans la famille. Ils passent, font des enfants et les laissent pousser tout seuls comme le liseron. » Dans la famille Brunet, les hommes ne restent pas. Le seul qui apparaîtra dans l’histoire est Sébastien, vingt ans, irascible, sournois et violent. L’auteure en brosse un portrait psychologique épatant, au point qu’en tant que lecteur, on ne peut que le haïr, voire même le craindre.

« Quand on y pense, c’est un peu à ça que ressemble la vie. Des larmes et des sourires, et chacun en garde ce qu’il peut. » Heureusement, le destin mettra Edouard et Jacques sur le chemin de Monroe. De vieux messieurs qui ont eu leur lot de drames, mais qui apporteront un peu de douceur dans l’univers noir et glauque qui a vu grandir Monroe.

Au final, un roman captivant. Les chapitres sont courts et alternent avec les dépositions des divers protagonistes du roman. Le contexte sociologique est tellement précis que l’on pourrait croire à une histoire vraie. Les personnages sont nombreux mais chacun d’entre eux joue un rôle primordial dans l’avancée de l’enquête et on ne peut que s’attacher à certains d’entre eux, Monroe restant, elle, en retrait de l’intrigue. Epatant, mais glaçant !

samedi 14 mars 2026

Le Crime du comte Neville, Amélie Nothomb (Albin Michel, 2015)

 


Le Crime du comte Neville, Amélie Nothomb (Albin Michel, 2015)

💙💙💙💙

Cap sur la Belgique, au cœur d’une famille loufoque de châtelains à deux doigts de devoir vendre leur précieux manoir. Alors que leur benjamine, prénommée Sérieuse, est retrouvée en pleine nuit au milieu d’une forêt par une voyante, voici que celle- ci va faire une prédiction au comte Neville : lors de la dernière soirée qu’il compte organiser, il assassinera l’un de ses invités.

« Le premier dimanche d'octobre aurait lieu la fameuse garden- party annuelle de château de Pluvier. C'était l'événement mondain de cette région reculée des Ardennes belges. Il ne fallait pas songer à l'annuler. Neville était terrifié à l'idée qu'il allait y tuer l'un de ses invités. Cela ne se faisait pas. » Notre comte, obnubilé par les apparences, parce qu’il a été élevé ainsi, tient à ce que cette réception, la dernière qu’il puisse organiser avant la vente de la propriété, soit une réussite mémorable. Un assassinat viendrait tout gâcher.

« Jusqu'à ses dix- huit ans, il n'avait jamais mangé d'œufs, de poisson ou de jambon que sur des canapés, une fois par mois. Ces aliments lui semblaient pharaoniques, il en rêvait la nuit. » Comme toujours chez Amélie, la nourriture, ou devrais- je dire les habitudes alimentaires excentriques ont une place prédominante dans l’œuvre. Ici être chiche est l’apanage de la bourgeoisie, mais visiblement, cette parcimonie ne rend pas les Neville heureux (ni plus riches).

« Tuer un invité dans un instant de colère, cela sent sa classe, c'est chic. Préméditer l'assassinat d'un invité, c'est prouver, avec la dernière grossièreté, que l'on ignore l'art de recevoir. » L’auteure a le chic pour trouver des formules qui choquent et font sourire en même temps. Neville est autorisé à tuer, mais pas à préparer son crime !

Au final, un roman très agréable à lire car la trame narrative se tient sur une temporalité limitée et les actions s’enchainent sans les pauses de digression habituelles chez Amélie Nothomb. Le récit ronronne et peut sembler lancinant, jusqu’à l’approche du dénouement et alors là, éclate une fin inattendue et flamboyante ! Un très bon cru ! Une très bonne fable !  

dimanche 8 mars 2026

L’annonce, Marie- Hélène Lafon (Le livre de poche, 01/ 2026)

 



L’annonce, Marie- Hélène Lafon (Le livre de poche, 01/ 2026)

💛💛💛💛

C’est la couverture de ce roman sorti en poche qui m’a attirée, avec toutes ses couleurs chatoyantes. Et puis Marie- Hélène Lafon venait de passer à « La Grande librairie » pour présenter son dernier livre, et j’avais eu très envie de la relire. Cap sur le Cantal pour un huis clos paysan servant de décor à une étonnante histoire romanesque.

« Aussi la muette stupeur des oncles n'eut- elle d'égale que celle de Nicole lorsque, à quarante- six ans, révolus, il annonça en trois phrases, après le café, le premier dimanche d'avril, très exactement le dimanche des Rameaux Nicole s'en souvenait, qu'il ferait pendant le printemps quelques travaux d'aménagement à l'étage où, fin juin, viendraient vivre avec lui Annette, une femme de trente- sept ans originaire de Bailleul dans le Nord, et son fils de onze ans, Eric, qui entrerait en septembre au collège de Condat en sixième. » Paul, quarante- six ans, est paysan à Fridières. Pour ne pas finir vieux garçon, il passe une annonce matrimoniale dans le magazine « Le Chasseur français ». Annette, une trentenaire originaire du Nord va y répondre. Au grand étonnement de sa sœur, Nicole, jusqu’à ce jour la seule femme de la maisonnée.    

« Annette s'énamourait, s'éprenait, au vif, de garçons toujours mal lotis, en fâcheuse posture. Elle n'aimait que les sans- viatique, les blessés de naissance, les affamés à vie, les recrues de la DASS placées dans des familles ou en foyer, des garçons dont on savait le père ou le frère aîné en prison à l'autre bout de la France. » Grâce à un récit navigant entre plusieurs temporalités, nous remontons le fil de chaque histoire personnelle. Une construction habile qui permet de comprendre les choix de vie de nos deux principaux protagonistes. Le parcours d’Annette est émouvant.

« Ces mains seraient sur elle, posées, chaudes, appuyées ; ces mains avaient manqué, s'étaient ouvertes sur le vide, avaient attendu, et savaient vouloir. » L’auteure nous balade dans une ruralité besogneuse et taiseuse. Le quotidien y est âpre, contraignant, harassant. Et pourtant, il est question ici d’une histoire d’amour.

Au final, un roman étouffant qui place son lecteur entre deux vaches de Salers, dans la moiteur de l’étable, pour mieux observer la vie de cette famille de paysans qui se voit imposer une femme et son fils venus d’un autre bout de France. L’écriture est dense, entre phrases de plusieurs lignes et parcimonie de ponctuation. Marie- Hélène Lafon maîtrise l’art de l’écriture de terroir, et elle sait nous le faire aimer. 

Le Fantôme de Canterville, d'après l'œuvre d'Oscar Wilde (Belin Déclic, 2025)

 


Le Fantôme de Canterville, d'après l'œuvre d'Oscar Wilde (Belin Déclic, 2025)

💜💜💜

J’ai donné à lire cette adaptation du roman d’Oscar Wilde en bande dessinée à mes élèves de 6e. Une bonne idée que ces adaptations qui permettent d’élargir les connaissances littéraires des collégiens.

« Je viens d’un pays moderne où nous avons tout ce que l’argent peut acheter. S’il existait un fantôme en Europe, nous l’annexerions à bref délai pour le montrer au public dans un de nos musées. » M. Hiram Otis est un ministre américain venant vivre en Angleterre. Il jette son dévolu sur le château de Canterville. Qu’il soit hanté ne pose aucun problème à la famille Otis…

« Ces générations modernes…. Quelle humiliation. » Voilà que le fantôme de Sir Simon de Cantervile qui hante le château depuis 1575 n’effraie plus personne. Au bord du désespoir, il tente à tout prix de se faire remarquer. Mais la lassitude le guette…

Au final, une bande dessinée bien sympathique, facile à lire et habilement illustrée. Mais le tout manque un peu de consistance à mon avis, et risque d’être rapidement oublié. C’est dommage. 

La rivière à l’envers, tome 1 – Tomek, d'après l'oeuvre de Jean- Claude Mourlevat (Déclic, Belin, 2023)

 



La rivière à l’envers, tome 1 – Tomek, d'après l'oeuvre de Jean- Claude Mourlevat (Déclic, Belin, 2023)

💙💙💙💙💙

J’ai donné à lire cette adaptation en BD du roman de Mourlevat à mes élèves de 5e. L’occasion pour moi de me replonger dans cette histoire que j’avais beaucoup aimée en version roman.

 « Ainsi vous avez tout dans votre magasin ? Vraiment tout ? Alors vous aurez peut- être... de l'eau de la rivière Qjar ? » Le jour où Hannah va entrer dans l’épicerie du jeune Tomek, la vie de celui- ci va être littéralement chamboulée. Amoureux et d’esprit aventurier, l’adolescent va partir à la recherche de la jeune bohémienne et se lancer dans la recherche de cette fameuse rivière qui coule à l’envers, et dont l’eau permet de devenir immortel. Mais pour cela, il va falloir contrer bien des dangers…

Au final, une bande dessinée particulièrement réussie, qui donne vie à toutes une galerie de personnages hauts en couleur et qui retranscrit bien le message optimiste de l’auteur. La quête initiatique menée par le héros en fait un homme respectueux des êtres qui l’entourent et lui permettra  de ne plus craindre le temps qui passe. Très beau.


samedi 7 mars 2026

Le sang du bourreau, Danielle Thiéry (J'ai lu, 1996)

 



Le sang du bourreau, Danielle Thiéry (J'ai lu, 1996)

💓💓💓💓

Danielle Thiéry est la première femme française à avoir obtenu le poste de commissaire divisionnaire (en 1991). Un grade jusque là réservé aux hommes. En parallèle de sa carrière, elle a manié la plume avec talent, avec une cinquantaine de romans policiers pour les petits et les grands publiés à ce jour. Son prochain livre sortira la semaine prochaine, le moment opportun pour sortir celui que j’avais dans ma P.A.L. ; le premier tome des enquêtes de la commissaire Edwige Marion.

« - Rien, on fait rien. Laisse tomber ! Bellechasse, c'est le Jules de Marion, alors silence ! On attend.
- Et s'il en tue une autre ?
- Oh là ! On se calme ! Tu l'as vu avec Nicole Privat, du moins, tu le crois, mais ça ne veut pas dire que c'est lui qui l'a fumée. »
Une femme vient d’être retrouvée cruellement mutilée. La P.J. est sur les dents. L’équipe du commissaire Marion est inquiète : la victime a été vue avec le petit ami de la chef. Que faire ? Comment le lui dire ?

« Les flics de la PJ se croyaient tellement malins... La commissaire Marion encore plus que les autres. Celle- là, il ne l'aimait pas. Trop futée. » La double narration nous permet d’entrer dans l’esprit particulièrement perturbé du tueur en série. Troublant. Percutant.

« - Tu vois, pendant qu'on est là tranquillement tous les deux, il y a dans la ville un détraqué qui est peut- être en train de tuer une troisième bonne femme. Une saloperie de cinglé ou de pervers qui les torture pour les entendre gueuler et sans doute prendre son pied. Il est quelque part par là, pas loin de nous si ça se trouve, en train de faire joujou avec son scalpel... » L’enquête piétine alors que les cadavres s’accumulent. Les hommes de Marion ne savent plus où donner de la tête. La commissaire elle- même va explorer toutes les pistes ; quitte à se mettre en danger.

Au final, un roman policier dynamique qui mène son lecteur par le bout du nez. On sent l’expertise professionnelle de l’auteure, qui s’est inspirée de son quotidien pour dresser un cadre relationnel entre les divers protagonistes de la P.J. vraiment crédible. J’ai beaucoup aimé le fait qu’un proche de l’enquêtrice soit immédiatement soupçonné ; cela a donné une tension particulière à toute l’enquête. La résolution est captivante. J’ai très envie de retrouver Edwige Marion sur une autre enquête. 

jeudi 5 mars 2026

Et la joie de vivre, Gisèle Pelicot (Flammarion, 02/2026)

 



Et la joie de vivre, Gisèle Pelicot (Flammarion, 02/2026)

💞💞💞💞💞

J’ai eu envie de lire ce témoignage de Gisèle Pelicot à la suite de son passage dans l’émission « La Grande librairie », et notamment parce qu’il a été rédigé avec la journaliste Judith Perrignon, dont j’apprécie la retenue. Pas par goût de voyeurisme (il n’y en a pas ici), mais pour trouver la réponse à la question qui m’a taraudée durant toute cette affaire, fortement médiatisée ; comment cette femme a-t-elle pu avoir été agressée si longtemps sans s’en apercevoir ?

« Il m'a demandé si je pensais connaître mon époux au point qu'il ne puisse rien me cacher.
J'ai dit oui.
- Je vais vous montrer des photos et des vidéos qui ne vont pas vous plaire. »
Le monde de Gisèle Pelicot s’effondre brutalement, violemment, le 2 novembre 2020, lorsqu’elle est convoquée au commissariat de Carpentras. Elle va y découvrir que l’homme qu’elle avait épousé cinquante ans plus tôt, et en qui elle avait placé son entière confiance, l’a droguée, violée et fait violer durant dix années.

« J'ai connu dix ans d'errance médicale. De prélèvements. D'échographies. De cures d'ovules. D'examens neurologiques. Dix ans face à des médecins qui me regardaient, l'air de dire qu'à mon âge, une femme n'a plus grand chose à attendre, qu'elle devrait juste se détendre et laisser le temps poursuivre son œuvre de démolition. » Les passages liés à l’expertise médicale m’ont effarée, écœurée…. Comment peut- on dire à une femme abusée régulièrement, violemment, que si elle a souvent des trous de mémoire ou si elle s’inquiète de réactions corporelles inhabituelles, c’est simplement parce qu’elle vieillit ?!! Nos médecins devraient revoir leur copie d’écoute et d’empathie ! Ou est le professionnalisme, la confiance, que l’on est censé placer en eux ?

« "Quel ressort de personnalité permet à quelqu'un qui dit aimer son épouse de lui infliger ces scènes, d'assister à sa déchéance, de la mettre en danger ? Comment faire cohabiter cette contradiction vertigineuse ?" » Si Gisèle Pelicot a décidé d’écarter un procès à huis clos pour le rendre public, ce n’est pas par naïveté. C’est pour trouver du soutien face à cinquante hommes qui osent rouler des mécaniques au tribunal, qui osent, malgré ce qu’ils ont fait, espérer impressionner et faire plier celle qu’ils ont prise pour une « femme- objet ». Et en premier lieu, son mari, qui avait si bien joué durant des années l’époux dévoué et attentionné…

Au final, un récit qui a répondu à mes interrogations, et bien plus encore, qui m’a ouvert les yeux sur les défaillances de notre société dès lors qu’il s’agit du corps d’une femme. Gisèle Pelicot a fait preuve d’un courage incommensurable, entre les révélations qui ont fait éclater sa famille, un procès éprouvant et l’envie, malgré tout, de continuer à vivre et d’aimer. Merci Gisèle ; vous êtes une grande dame.

mercredi 4 mars 2026

La petite ritournelle de l’horreur, Cécile Cabanac (Fleuve noir, 01/2022)

 


La petite ritournelle de l’horreur, Cécile Cabanac (Fleuve noir, 01/2022)

💘💘💘💘💘

Encore une pépite dénichée chez ma bouquiniste préférée (elle lit mes chroniques ; elle se reconnaîtra !) ! Une enquête qui démarre sur la découverte de trois corps d’adolescents emmurés dans une maison en reconstruction. Sur un fond sociétal problématique, l’auteure met en scène deux policiers attachants en prise avec des humains qui ont perdu leur humanité au profit de la monstruosité.

« Puis, soudain, une odeur nauséabonde se répandit dans la pièce, comme une bête menaçante. La frayeur le mordit si fort qu'il se mit à reculer. Ses yeux exorbités fixaient la cavité qui, telle une gueule béante, laissait entrevoir l'étoffe sur laquelle il pouvait à présent distinguer le visage sérigraphié d'une idole d'adolescentes. » Pio Achenza a fait une affaire ; il a acheté une maison de campagne pour un prix modique. Celle- ci nécessite quelques travaux avant qu’il puisse y emménager avec sa femme et leurs enfants. Mais le jeune homme courageux ne s’attendait pas à découvrir le cadavre d’une gamine dans une cloison.

« Cette maison, il avait espéré ne plus jamais la revoir. Un malaise le saisit, puis il se souvint des autres gamins qui vivaient avec lui. Des images floues de leurs trognes traversèrent sa mémoire. Tous cabossés dès le plus jeune âge. » La commandant Sevran est saisie de l’enquête. Elle découvre rapidement que la demeure a appartenu à une famille d’accueil d’enfants de l’A.S.E. Ceux qu’elle va rencontrer vont montrer de profonds traumatismes...

« Elle était fatiguée de ce monde qui devenait fou, de ce monde qui s'agitait hystériquement autour de détails ignobles sans même songer aux victimes. » Très vite, les journalistes vont s’emparer de cette affaire rebaptisée « la maison de l’horreur » ; comment enquêter de manière efficace et sereine ?

Au final, un thriller mené tambour battant. Les découvertes horribles alternent avec le suivi des adultes qui ont été les enfants de la maison des Mesnuls. Les chapitres courts donnent un rythme haletant et les points de vue des différents personnages prennent le lecteur aux tripes. Une lecture en apnée et de qualité. 

lundi 2 mars 2026

Groenland, le pays qui n’était pas à vendre, Mo Malo (éditions de La Martinière, 10/2025)

 



Groenland, le pays qui n’était pas à vendre, Mo Malo (éditions de La Martinière, 10/2025)

🏂🏂🏂🏂🏂

Si je suis Mo Malo sur les réseaux sociaux, paradoxalement, je n’avais encore jamais lu aucun de ses livres (cherchez l’erreur…). L’erreur (oui, ç’en était une, maintenant j’en suis certaine) est désormais réparée avec ma lecture de son dernier thriller. Et cerise sur le gâteau ; j’ai vraiment beaucoup aimé !

« Suspendues sous le bras d'une grue mobile, comme saucissonnées ensemble, les deux silhouettes oscillaient dans l'air, à la verticale d'un large trou pratiqué dans la banquise. » Le Premier ministre groenlandais, Frederik Karlsen, se retrouve un matin face à un dilemme cornélien : vendre son pays au plus offrant au risque de voir sa femme et sa fille assassinées d’une manière particulièrement atroce.

« Le Russe, Le Chinois. Le Danois. L'Américain aux dents incroyablement blanches. Quatre hommes, et pas une seule femme. La conquête, ce vice des mâles. » Des représentants des plus grandes puissances mondiales sont mobilisés pour des enchères. Chacun espère gagner un territoire riche en ressources énergétiques. Peu leur importe les 56.000 habitants et leur culture. Le profit prime.

« Tu ignores qui est ton ami et qui est ton ennemi jusqu'à ce que la glace sous tes pieds se brise. » Frederik Karlsen est un dirigeant moderne, mais les traditions ancestrales du Groenland lui tiennent à cœur. Mais peut- on vendre la terre des Inuits ?

Au final, un récit dystopique qui fait suite aux propositions abracadabrantesques de Trump qui souhaite acheter le Groenland comme il achèterait un donut au coin de sa rue. Les propos et l’intrigue sont d’une intelligence fine. Le compte à rebours est mis en scène pour le rendre vivant, probant, aux yeux du lecteur grâce à une temporalité multiple. On frissonne, on se pose des questions tout le long du décompte. Le final est grandiose. Je relirai Mo Malo ; c’est certain.