Une femme, Annie Ernaux (Gallimard, 1988)
💖💖💖💖
Je continue à lire ou relire les romans d’Annie
Ernaux ponctuellement, et de manière chronologique. J’aime sa plume incisive et
son regard sociologique sur l’évolution de la position des femmes dans la
société et le phénomène de transfuge de classe. Ici, nous suivons la mère de l’auteure,
dans une biographie romancée.
« Ce que j'espère écrire de plus juste se
situe sans doute à la jointure du familial et du social, du mythe et de
l'histoire. Mon projet est de nature littéraire, puisqu'il s'agit de chercher
une vérité sur ma mère qui ne peut être atteinte que par des mots. (C'est- à-
dire que ni les photos, ni mes souvenirs, ni les témoignages de la famille ne
peuvent me donner cette vérité.) » Annie Ernaud a toujours
eu le soin de raconter son histoire, en parallèle de celle de la société au
moment où elle s’y trouve, sans se laisser influencer par des émotions risquant
d’être envahissantes et de pervertir sa vision volontairement factuelle. Alors
quand sa mère décède, elle décide de garder sa manière de faire.
« Fière d'être ouvrière mais pas au point
de le rester toujours, rêvant de la seule aventure à sa mesure : prendre un
commerce d'alimentation. Il l'a suivie, elle était la volonté sociale du
couple. » L’auteure, en évoquant le désir de sa mère de
s’élever socialement, fait écho à sa propre évolution. Ce qui ressort dans ses
romans autobiographiques, ce sont ces différences de niveau social qui mettent
des barrières entre les gens. Sa mère, avant elle, a été la seule de sa fratrie
à vouloir s’extraire de la condition ouvrière, et elle s’est donné énormément
de mal pour y arriver, doutant sans cesse.
« J'étais certaine de son amour et de
cette injustice : elle servait des pommes de terre et du lait du matin au soir
pour que je sois assise dans un amphi à écouter parler de Platon. » Annie Ernaux, avec le recul induit par le décès de sa mère, se rend
compte que l’amour de sa mère a été plus profond qu’elle ne le pensait…
Au final, un court récit qui aborde le deuil de manière plus sociétale qu’émotionnelle. On y retrouve la plume courte, directe et réflexive de notre auteure nobélisée, mais aussi l’expression intime de quelques sentiments pudiques.




