jeudi 1 octobre 2026

C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien (Grasset, 08/2026)

 


C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien (Grasset, 08/2026)

😑😑😑

Voilà, j’ai lu le livre qui fait scandale actuellement ! Pas pour lui apporter quelques grammes de gloire ou d’opprobre, mais pour me faire mon propre avis. Est- il écrit grâce à l’I.A. ? Honnêtement, je ne suis pas suffisamment au point en informatique pour pouvoir le décréter. Est-il un chef d’œuvre ? Mes critères personnels ne le classeraient pas ainsi. Qu’en est- il donc ?

« J'aimais mon métier. J'aimais raconter aux élèves comment Haïti avait été le premier pays noir à obtenir l'indépendance, même si chaque jour la réalité me faisait douter qu'on ait jamais été libérés. » Jonas Dorléon est professeur d’histoire – géographie à Port- au- Prince. Les gangs cherchent à prendre le dessus sur la ville et un jour, sa maison est incendiée. Que faire d’autres que prendre quelques affaires et s’enfuir ?

« Un migrant qui passe une frontière, c'est comme un serpent qui se glisse sous un tapis. ça rampe, ça tremble, ça prie, ça ment, et à la fin, soit il ressort vivant, soit il reste écrasé sous la semelle du monde. » S’enfuir… mais où ? Quand on part d’Haïti, les solutions sont quelque peu limitées. Alors Jonas va suivre la marche de ses semblables : la République Dominicaine, le Mexique, les Etats- Unis, pour enfin trouver un lieu où potentiellement se poser et redémarrer une vie nouvelle. J’ai beaucoup aimé suivre le parcours, semé de dangers, emprunté par le narrateur.

« La République dominicaine vend du bonheur au kilo. Et nous, nous le fabriquons sans jamais y goûter. Parfois, je me dis que ce pays est une métaphore du monde. Il y a les plages pour les uns, les frontières pour les autres. Les cocktails pour les uns, les machettes pour les autres. Les chants pour les autres, les silences pour les autres. » Le passage de Jonas en République dominicaine m’a particulièrement marquée. En effet, je vois toujours des reportages vantant le côté paradisiaque de ce pays, mais je n’avais jamais remarqué la souffrance sous- jacente des habitants du pays voisins, ici asservis.

Au final, étant incapable de mesurer le côté « tricheur » de l’auteur, j’ai évalué le roman comme je le fais pour les autres. J’ai aimé le récit retraçant l’exil d’un Haïtien. J’ai moins aimé le côté répétitif des comparaisons (« comme » doit être le mot le plus répété du livre) et des autres figures de style répétées à foison. Bref, à chacun de se faire son propre avis.

dimanche 27 septembre 2026

Mon corps donné pour vous, Marouane Essadek (Notabilia, 08/2026)

 


Mon corps donné pour vous, Marouane Essadek (Notabilia, 08/2026)

💛💛💛

Quand Carrie Buck tombe enceinte, à l’âge de dix- sept ans, elle devient embarrassante. Le père de l’enfant s’est enfui sans laisser d’adresse, la famille adoptive de la jeune femme ne veut plus l’assumer, et la mère de cette dernière vient d’être internée dans un institut pour personnes faibles d’esprit. Une histoire vraie, que l’auteur a retracée en parallèle de la naissance et de l’évolution des lois eugénistes mises en place aux Etats – Unis au début du XXème siècle.

« Pour le monde, pour Alice et pour l'Amérique, Carrie est une gamine sans grand avenir, une abrutie qui n'apprendra pas grand- chose. L'école n'est pas là pour l'éclairer ou l'instruire, simplement pour la garder et l'occuper pendant quelques années, jusqu'à ce qu'elle soit en âge de travailler. » Carrie a été très tôt enlevée à sa mère, jugée inapte pour l’éduquer. Si les Dobbs qui l’ont accueillie font figure de bons samaritains, le quotidien de la petite fille est proche de celui de Cendrillon : Carrie est la première levée et la dernière couchée, sa journée d’école étant alourdie par des heures de ménage.

« "Eu" veut dire "bien", "genes "né, engendré".
Eugenics, ou l'eugénisme, c'est la bonne naissance, la séparation entre ceux qui doivent naître et ceux qui ne le méritent pas. On perfectionnera l'espèce humaine en retirant petit à petit tous les êtres inférieurs et toutes les races qui la tirent vers le bas. »
Les recherches de l’auteur l’ont amené à retracer les parcours de plusieurs scientifiques américains qui, s’appuyant sur les tests de Binet – Simon, ont eu envie de tester leurs semblables, d’autant plus qu’ils ont envie de « purifier » la descendance des Américains. Plus de personnes faibles d’esprit, plus de personnes de couleur, plus de prostituées ni d’alcooliques. Un pays sanctuarisé par la pureté raciale, appuyée par de nouvelles lois étayées par la science.

« Un grand homme, Thomas Jefferson, de ceux qui peuvent d'une main écrire que "tous les hommes sont créés égaux", que "la liberté et la recherche du bonheur sont leurs droits inaliénables", et de l'autre gérer ses quelques centaines d'esclaves, exerçant un peu trop son droit de propriétés sur certaines d'entre elles. » De grands noms ressortent moins glorieux de ces recherches. L’expression « Faites ce que je dis mais pas ce que je fais » résonne entre les lignes. On comprend le désarroi de Carrie et de ses semblables, ces êtres à qui on refuse la parole et pour qui l’on décide d’un avenir cloîtré.

Au final, un récit qui a le mérite de lever le voile sur une préconisation propre à la Virginie dans les années 1920, qui va forcément horrifier toutes les femmes européennes du XXIème siècle. Comment a-t-on pu nier à ce point la parole, la situation de ces femmes, victimes d’hommes indélicats, victimes, avant tout, de la société ? J’ai apprécié découvrir le parcours de ces scientifiques qui s’embarquent, un jour, dans un projet eugénique sans aucun scrupule. Par contre, ce récit n’a rien d’un roman. J’ai regretté le manque de narration autour du récit de vie de Carrie Buck. Je ne me suis pas attachée à elle.  J’ai parfois eu l’impression de lire un mémoire universitaire… 

samedi 19 septembre 2026

Bestial, Anouk Shutterberg (Pocket, 2022)

 


Bestial, Anouk Shutterberg (Pocket, 2022)

💓💓💓💓💓

J’avais beaucoup aimé l’enquête tortueuse menée par Stéphane Jourdain et Lucie Bunevial dans Jeu de peaux ; je me suis donc jetée rapidement dans la lecture de leur deuxième dossier criminel. Et quelle histoire macabre !!! L’auteure sait attirer son lecteur toujours plus loin dans l’ignominie humaine…

« C'était il y a dix ans. Agnès avait douze ans. Des années d'errance et de chagrin. Pourtant, cette virée familiale s'annonçait radieuse et festive au cœur de la capitale en ce début de grandes vacances scolaires. Un week-end qui avait finalement basculé dans l'horreur. » Fanny fait partie des cinq filles de douze ans ayant disparu à Paris, en plein jour et dans les quartiers touristiques en 2007. Des victimes particulièrement jolies dont on a perdu toute trace… 2019 ; cinq autres adolescentes, au même profil, disparaissent à leur tour. Jourdain et Bunevial reprennent le dossier.  

« C'est son atout pour chasser le gibier.
Il la livrera comme prévu au point de rencontre habituel. Il n'a aucune idée de l'identité de son commanditaire. Sont-ils plusieurs ? Il le présume, car l'organisation semble bien huilée. Il doit livrer la "viande" en bon état, c'est l'exigence principale. »
Il n’y a pas de projet criminel de grande envergure sans petites mains, des hommes, essentiellement (on se demande pourquoi…), prêts à fermer les yeux sur toute action moralement répréhensible du moment qu’il s’enrichit. Entre l’Albanie et la France, nos policiers vont devoir remonter le fil de tous ces rabatteurs pour connaître l’identité du maître de ce jeu macabre.

« C'est monstrueux, et pourtant. Pourtant, Jourdain ne peut s'empêcher d'y voir quelque chose de poétique, l'œuvre d'un artiste. Certes, un univers créatif d'une morbidité sans équivoque, mais dont le rendu final ferait presque oublier qu'ils ont devant les yeux une scène de crime et un cadavre. » Nos deux enquêteurs vont être confrontés à des scènes et des situations qui vont mettre à mal leur santé mentale. Âmes sensibles s’abstenir !

Au final, une seconde enquête haletante qui prend aux tripes. L’auteure s’amuse avec nos nerfs en jouant avec l’espace (France – Albanie – Grèce) et le temps. Les allers- retours de l’un à l’autre rendent l’atmosphère de l’intrigue oppressante. Nos deux héros ne sont pas épargnés et j’ai hâte de lire La nuit des fous pour connaître la suite de leurs déboires. 

mardi 15 septembre 2026

La sélectivité alimentaire racontée aux enfants, Marie- Michèle Ricard (De Mortagne éditions, 09/2026)

 


La sélectivité alimentaire racontée aux enfants, Marie- Michèle Ricard (De Mortagne éditions, 09/2026)

💗💗💗💗💗 

Les troubles alimentaires sont fréquents lors de la période de l’adolescence et ce guide traite de l’un d’eux, la sélectivité alimentaire. Il faut savoir que 15,5 % des enfants et des adolescents présentent un « Trouble du comportement alimentaire restrictif ou évitant » dans la population générale. Alors, de quoi est- il question ?

« Je sais qu'il fait de gros efforts chaque jour pour me présenter de nouveaux aliments et des plats appétissants. Je n'y peux rien si tout me répugne. Pourtant, j'ai faim ! Mais lorsque je regarde mon assiette, elle me semble rarement aussi alléchante que je l'aimerais. » L’héroïne de la partie narrative de ce guide se nomme Sofia. Elle aimerait ne se nourrir que de riz et de pain blanc. Tous les autres aliments la révulsent, et son père peine à lui préparer une alimentation équilibrée.

« La nourriture, c'est ton énergie pour être capable de faire tes activités tous les jours. Comme le soleil l'est pour les plantes ! » Le papa de Sofia essaie diverses tactiques et plusieurs types de diversions et d’explications pour que la petite fille accepte de goûter des aliments susceptibles de lui plaire. Mais ses tentatives sont vaines ; il aura heureusement le bon réflexe d’aller consulter une nutritionniste avec son enfant.

« Ton cerveau a l'impression que les aliments sont dangereux ou, du moins, que leur texture et leur goût le sont. Afin de te protéger, il active cette émotion pour t'avertir. C'est la même chose que le dégoût, qui se manifeste afin de t'empêcher d'ingérer de la nourriture perçue comme nocive pour toi. » Pour la spécialiste des troubles alimentaires, il n’y a aucun doute ; Sofia éprouve de l’anxiété par rapport à tout ce qui touche l’alimentation. La petite fille va devoir apprendre à se relaxer et à adopter un comportement de moins en moins évitant de manière progressive, pour surmonter toutes ses craintes vis à vis des aliments « de couleur » et ne plus risquer d’avoir des carences.

Au final, un guide très bien fait, comme tous ceux de cette collection. Le récit narratif de Sofia va probablement toucher beaucoup de jeunes. Le guide pédagogique destiné aux enfants est précis et engageant, et la partie destinée aux parents est elle aussi bien renseignée, tout en évitant de donner des leçons culpabilisantes. A laisser à disposition des jeunes partout où ils peuvent être !

vendredi 11 septembre 2026

Jeu de peaux, Anouk Shutterberg (Pocket, 2022)

 

Jeu de peaux, Anouk Shutterberg (Pocket, 2022)


❤❤❤❤

Ce thriller m’a intriguée par son sujet, la technique ancestrale de l’art du tatouage japonais, appelé « Iremuzi ». J’avais déjà lu plusieurs romans qui évoquaient cet art particulier, précis dans les traits, la symbolique, la ritualité et réputé pour être extrêmement douloureux ; bien plus que l’acte popularisé depuis quelques dizaines d’années dans notre société.

« Le problème, cher maître, c'est que ces tatouages sont venus sans leurs propriétaires. Et vu leur dimension, ils ont apparemment été réalisés sur la quasi- totalité du dos... » L’intrigue du roman débute sur une information stupéfiante : dix peaux humaines tatouées et parfaitement tannées sont déposées anonymement chez Sotheby’s pour une vente aux enchères hors normes. A qui ont appartenu ces peaux ? Les propriétaires sont- ils encore en vie ?

« Tout laissait présager que Juliano hériterait autant de la beauté et de l'intelligence de ses parents que de leur fortune. Sa prestance et son assurance ne pouvaient être ignorées. Grand et fort, d'un tempérament affirmé, sûr de lui, il fut, jusqu'à la fin de son adolescence, un petit merdeux prétentieux, conscient de son statut et des obligations qui lui incomberaient à l'âge adulte. » Il apparaît que les tatouages ont été réalisés par un artiste à la mode. Milliardaire déjà à la naissance, il n’a absolument pas besoin de revendre les pièces qu’il a tatouées sur le dos de ses amis- amours- amantes. Alors qui cherche à s’enrichir de manière immorale ?

« Son talent était à l'origine de la renaissance du tatouage et de sa popularité, dès les années quatre- vingt. Un artiste qui avait littéralement redoré, sur la scène mondiale, le blason d'un art encore controversé sur ses propres terres. Il attendait de lui l'initiation du plus pur des arts japonais : l'Irezumi - so. Un tatouage traditionnel, dont la technique violente, en contrepartie de la douleur, valorisait toute sa délicatesse dans la dimension picturale du dessin. » Juliano Rizzoni s’est lancé dans l’apprentissage du tatouage « Iremuzi », sans percevoir, au préalable, la dangerosité potentielle des œuvres qu’il réalisait. Le commandant Jourdain et la capitaine Bunevial vont s’arracher les cheveux – et non la peau- pour détacher le vrai du faux.

Au final, un thriller étonnant, entre jet- set, rites ancestraux et enquête tortueuse. Il y a des scènes terriblement glauques, mais qui servent l’intrigue « artistique ». La relation Jourdain – Bunevial donne aussi envie de lire la suite.