jeudi 5 mars 2026

Et la joie de vivre, Gisèle Pelicot (Flammarion, 02/2026)

 



Et la joie de vivre, Gisèle Pelicot (Flammarion, 02/2026)

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J’ai eu envie de lire ce témoignage de Gisèle Pelicot à la suite de son passage dans l’émission « La Grande librairie », et notamment parce qu’il a été rédigé avec la journaliste Judith Perrignon, dont j’apprécie la retenue. Pas par goût de voyeurisme (il n’y en a pas ici), mais pour trouver la réponse à la question qui m’a taraudée durant toute cette affaire, fortement médiatisée ; comment cette femme a-t-elle pu avoir été agressée si longtemps sans s’en apercevoir ?

« Il m'a demandé si je pensais connaître mon époux au point qu'il ne puisse rien me cacher.
J'ai dit oui.
- Je vais vous montrer des photos et des vidéos qui ne vont pas vous plaire. »
Le monde de Gisèle Pelicot s’effondre brutalement, violemment, le 2 novembre 2020, lorsqu’elle est convoquée au commissariat de Carpentras. Elle va y découvrir que l’homme qu’elle avait épousé cinquante ans plus tôt, et en qui elle avait placé son entière confiance, l’a droguée, violée et fait violer durant dix années.

« J'ai connu dix ans d'errance médicale. De prélèvements. D'échographies. De cures d'ovules. D'examens neurologiques. Dix ans face à des médecins qui me regardaient, l'air de dire qu'à mon âge, une femme n'a plus grand chose à attendre, qu'elle devrait juste se détendre et laisser le temps poursuivre son œuvre de démolition. » Les passages liés à l’expertise médicale m’ont effarée, écœurée…. Comment peut- on dire à une femme abusée régulièrement, violemment, que si elle a souvent des trous de mémoire ou si elle s’inquiète de réactions corporelles inhabituelles, c’est simplement parce qu’elle vieillit ?!! Nos médecins devraient revoir leur copie d’écoute et d’empathie ! Ou est le professionnalisme, la confiance, que l’on est censé placer en eux ?

« "Quel ressort de personnalité permet à quelqu'un qui dit aimer son épouse de lui infliger ces scènes, d'assister à sa déchéance, de la mettre en danger ? Comment faire cohabiter cette contradiction vertigineuse ?" » Si Gisèle Pelicot a décidé d’écarter un procès à huis clos pour le rendre public, ce n’est pas par naïveté. C’est pour trouver du soutien face à cinquante hommes qui osent rouler des mécaniques au tribunal, qui osent, malgré ce qu’ils ont fait, espérer impressionner et faire plier celle qu’ils ont prise pour une « femme- objet ». Et en premier lieu, son mari, qui avait si bien joué durant des années l’époux dévoué et attentionné…

Au final, un récit qui a répondu à mes interrogations, et bien plus encore, qui m’a ouvert les yeux sur les défaillances de notre société dès lors qu’il s’agit du corps d’une femme. Gisèle Pelicot a fait preuve d’un courage incommensurable, entre les révélations qui ont fait éclater sa famille, un procès éprouvant et l’envie, malgré tout, de continuer à vivre et d’aimer. Merci Gisèle ; vous êtes une grande dame.

mercredi 4 mars 2026

La petite ritournelle de l’horreur, Cécile Cabanac (Fleuve noir, 01/2022)

 


La petite ritournelle de l’horreur, Cécile Cabanac (Fleuve noir, 01/2022)

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Encore une pépite dénichée chez ma bouquiniste préférée (elle lit mes chroniques ; elle se reconnaîtra !) ! Une enquête qui démarre sur la découverte de trois corps d’adolescents emmurés dans une maison en reconstruction. Sur un fond sociétal problématique, l’auteure met en scène deux policiers attachants en prise avec des humains qui ont perdu leur humanité au profit de la monstruosité.

« Puis, soudain, une odeur nauséabonde se répandit dans la pièce, comme une bête menaçante. La frayeur le mordit si fort qu'il se mit à reculer. Ses yeux exorbités fixaient la cavité qui, telle une gueule béante, laissait entrevoir l'étoffe sur laquelle il pouvait à présent distinguer le visage sérigraphié d'une idole d'adolescentes. » Pio Achenza a fait une affaire ; il a acheté une maison de campagne pour un prix modique. Celle- ci nécessite quelques travaux avant qu’il puisse y emménager avec sa femme et leurs enfants. Mais le jeune homme courageux ne s’attendait pas à découvrir le cadavre d’une gamine dans une cloison.

« Cette maison, il avait espéré ne plus jamais la revoir. Un malaise le saisit, puis il se souvint des autres gamins qui vivaient avec lui. Des images floues de leurs trognes traversèrent sa mémoire. Tous cabossés dès le plus jeune âge. » La commandant Sevran est saisie de l’enquête. Elle découvre rapidement que la demeure a appartenu à une famille d’accueil d’enfants de l’A.S.E. Ceux qu’elle va rencontrer vont montrer de profonds traumatismes...

« Elle était fatiguée de ce monde qui devenait fou, de ce monde qui s'agitait hystériquement autour de détails ignobles sans même songer aux victimes. » Très vite, les journalistes vont s’emparer de cette affaire rebaptisée « la maison de l’horreur » ; comment enquêter de manière efficace et sereine ?

Au final, un thriller mené tambour battant. Les découvertes horribles alternent avec le suivi des adultes qui ont été les enfants de la maison des Mesnuls. Les chapitres courts donnent un rythme haletant et les points de vue des différents personnages prennent le lecteur aux tripes. Une lecture en apnée et de qualité. 

lundi 2 mars 2026

Groenland, le pays qui n’était pas à vendre, Mo Malo (éditions de La Martinière, 10/2025)

 



Groenland, le pays qui n’était pas à vendre, Mo Malo (éditions de La Martinière, 10/2025)

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Si je suis Mo Malo sur les réseaux sociaux, paradoxalement, je n’avais encore jamais lu aucun de ses livres (cherchez l’erreur…). L’erreur (oui, ç’en était une, maintenant j’en suis certaine) est désormais réparée avec ma lecture de son dernier thriller. Et cerise sur le gâteau ; j’ai vraiment beaucoup aimé !

« Suspendues sous le bras d'une grue mobile, comme saucissonnées ensemble, les deux silhouettes oscillaient dans l'air, à la verticale d'un large trou pratiqué dans la banquise. » Le Premier ministre groenlandais, Frederik Karlsen, se retrouve un matin face à un dilemme cornélien : vendre son pays au plus offrant au risque de voir sa femme et sa fille assassinées d’une manière particulièrement atroce.

« Le Russe, Le Chinois. Le Danois. L'Américain aux dents incroyablement blanches. Quatre hommes, et pas une seule femme. La conquête, ce vice des mâles. » Des représentants des plus grandes puissances mondiales sont mobilisés pour des enchères. Chacun espère gagner un territoire riche en ressources énergétiques. Peu leur importe les 56.000 habitants et leur culture. Le profit prime.

« Tu ignores qui est ton ami et qui est ton ennemi jusqu'à ce que la glace sous tes pieds se brise. » Frederik Karlsen est un dirigeant moderne, mais les traditions ancestrales du Groenland lui tiennent à cœur. Mais peut- on vendre la terre des Inuits ?

Au final, un récit dystopique qui fait suite aux propositions abracadabrantesques de Trump qui souhaite acheter le Groenland comme il achèterait un donut au coin de sa rue. Les propos et l’intrigue sont d’une intelligence fine. Le compte à rebours est mis en scène pour le rendre vivant, probant, aux yeux du lecteur grâce à une temporalité multiple. On frissonne, on se pose des questions tout le long du décompte. Le final est grandiose. Je relirai Mo Malo ; c’est certain.   

vendredi 27 février 2026

Les aérostats, Amélie Nothomb (Albin Michel, 08/2020)

 



Les aérostats, Amélie Nothomb (Albin Michel, 08/2020)

💙💙💙

Je continue ma lecture des romans d’Amélie Nothomb que j’ai loupés à leur sortie ; il ne m’en reste plus que deux avant sa sortie du mois d’août ! Direction Bruxelles pour cet opus, dans lequel nous cheminons aux côtés d’Ange, étudiante en philologie (l’histoire d’une langue par le biais de textes).

« Couchée sur le lit, j'imaginais que j'étais un tramway, moins pour me nommer désir que pour ignorer ma destination. J'aimais ne pas savoir où j'allais. » Ange est une jeune femme solitaire, vivant en colocation avec une Belge guère arrangeante, et qui souffre d’être mise à l’écart par ses camarades de classe. Comme la plupart des personnages que l’on croise chez Amélie Nothomb, elle possède des capacités intellectuelles hors normes qui la rendent asociale.

« Ces derniers temps, dans les médias, on signalait une épidémie de dyslexie. Il me sembla en détenir l'explication. Nous vivions une époque ridicule où imposer à un jeune de lire un roman tout entier était vu comme contraire aux droits de l'homme. » Alors qu’elle cherche un moyen de gagner de l’argent, Ange est embauchée pour donner des cours de français à Pie, un adolescent de seize ans. Le père est persuadé que son fils souffre de dyslexie… Mais le mal- être du garçon est bien plus profond.

« Ma mère n'est pas méchante, mais que pourrais- je dire à une femme à ce point stupide ? J'avais huit ans quand j'ai compris qu'elle était une imbécile. J'en avais douze quand j'ai su que mon père était un sale type. » Les liens familiaux, thème récurrent de l’auteure, vont vite se retrouver au centre de l’intrigue. Les sentiments exprimés par les relations entre les membres de la famille Roussaire sont particulièrement exacerbés. Pie n’est pas épargné.

Au final, un livre lu en une après- midi. J’aime toujours la fluidité de la plume d’Amélie Nothomb, son style souvent enlevé et son envie de partager son amour des grands textes littéraires, tels ceux d’Homère, de Radiguet ou encore Kafka. Mais il faut reconnaître que les éléments narratifs sont souvent vite expédiés et les dialogues semblent parfois sonner creux. Un peu plus de langueur et de chair aurait donné plus de consistance à l’histoire. 

La voisine sans histoire, Liz Nugent (Michel Lafon, 01/2026)


 

La voisine sans histoire, Liz Nugent (Michel Lafon, 01/2026)

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Quelle histoire incroyable ! Le personnage de Sally Diamond va me hanter pendant longtemps ! La plume de l’auteure, entre humour noir et suspens psychologique, est terriblement addictive. Freida n’a qu’à bien se tenir !!!

« "Sors- moi avec les poubelles", disait- il toujours. "Quand je mourrai, tu n'auras qu'à me sortir avec les poubelles. Je serai mort, ça ne me fera rien, alors que toi, tu seras en larmes." Et il riait, et je riais aussi, parce que nous savions tous les deux que je ne pleurerais pas. Je ne pleure jamais. » Sally Diamond devient une « voisine avec une histoire » le jour où elle tente de réduire en cendres le corps de son père, tout juste décédé, dans l’incinérateur de déchets ménagers installé au fond du jardin de la demeure familiale. Elle, elle ne voit pas où est le problème… Mais ce n’est pas le cas du voisinage, évidemment !

« Je savais que je ne fonctionnais pas comme les autres, mais si je pouvais garder mes distances, en quoi était- ce un problème ? Papa disait que j'étais unique. Cela ne me dérangeait pas. On me décrit de bien des façons, mais mon nom est Sally. En tout cas, c'est le nom que maman et papa m'ont donné. » Sally, quarante- quatre ans, a toujours vécu dans un cadre rassurant, entre deux parents médecins spécialisés en psychiatrie. Elle n’a suivi aucune scolarité et n’a jamais travaillé, du fait de son incapacité à vivre en collectivité. Mais une fois seule, il va bien falloir qu’elle se tourne vers l’extérieur et les autres.

« Je croyais que tes parents m'avaient quasiment tout dit sur ton histoire, mais il semblerait qu'ils aient caché beaucoup de choses à tout le monde. » En enterrant son père, cette fois dans la dignité, Sally va mettre à jour des liens familiaux auxquels elle ne s’attendait absolument pas. Et il va falloir qu’elle apprenne à composer avec cela, d’autant plus que les secrets cachés sous le tapis vont se révéler bien lourds à affronter.

Au final, un récit captivant, tant l’auteure a su se fondre dans ses deux personnages principaux, à la pathologie psychiatrique particulière. L’intrigue est originale et j’ai été surprise du début à la fin par les chemins sinueux que prennent les découvertes de Sally sur son passé. La tension narrative m’a tenue en haleine jusqu’à la dernière page ! Trop bien !!!