dimanche 8 mars 2026

L’annonce, Marie- Hélène Lafon (Le livre de poche, 01/ 2026)

 



L’annonce, Marie- Hélène Lafon (Le livre de poche, 01/ 2026)

💛💛💛💛

C’est la couverture de ce roman sorti en poche qui m’a attirée, avec toutes ses couleurs chatoyantes. Et puis Marie- Hélène Lafon venait de passer à « La Grande librairie » pour présenter son dernier livre, et j’avais eu très envie de la relire. Cap sur le Cantal pour un huis clos paysan servant de décor à une étonnante histoire romanesque.

« Aussi la muette stupeur des oncles n'eut- elle d'égale que celle de Nicole lorsque, à quarante- six ans, révolus, il annonça en trois phrases, après le café, le premier dimanche d'avril, très exactement le dimanche des Rameaux Nicole s'en souvenait, qu'il ferait pendant le printemps quelques travaux d'aménagement à l'étage où, fin juin, viendraient vivre avec lui Annette, une femme de trente- sept ans originaire de Bailleul dans le Nord, et son fils de onze ans, Eric, qui entrerait en septembre au collège de Condat en sixième. » Paul, quarante- six ans, est paysan à Fridières. Pour ne pas finir vieux garçon, il passe une annonce matrimoniale dans le magazine « Le Chasseur français ». Annette, une trentenaire originaire du Nord va y répondre. Au grand étonnement de sa sœur, Nicole, jusqu’à ce jour la seule femme de la maisonnée.    

« Annette s'énamourait, s'éprenait, au vif, de garçons toujours mal lotis, en fâcheuse posture. Elle n'aimait que les sans- viatique, les blessés de naissance, les affamés à vie, les recrues de la DASS placées dans des familles ou en foyer, des garçons dont on savait le père ou le frère aîné en prison à l'autre bout de la France. » Grâce à un récit navigant entre plusieurs temporalités, nous remontons le fil de chaque histoire personnelle. Une construction habile qui permet de comprendre les choix de vie de nos deux principaux protagonistes. Le parcours d’Annette est émouvant.

« Ces mains seraient sur elle, posées, chaudes, appuyées ; ces mains avaient manqué, s'étaient ouvertes sur le vide, avaient attendu, et savaient vouloir. » L’auteure nous balade dans une ruralité besogneuse et taiseuse. Le quotidien y est âpre, contraignant, harassant. Et pourtant, il est question ici d’une histoire d’amour.

Au final, un roman étouffant qui place son lecteur entre deux vaches de Salers, dans la moiteur de l’étable, pour mieux observer la vie de cette famille de paysans qui se voit imposer une femme et son fils venus d’un autre bout de France. L’écriture est dense, entre phrases de plusieurs lignes et parcimonie de ponctuation. Marie- Hélène Lafon maîtrise l’art de l’écriture de terroir, et elle sait nous le faire aimer. 

Le Fantôme de Canterville, d'après l'œuvre d'Oscar Wilde (Belin Déclic, 2025)

 


Le Fantôme de Canterville, d'après l'œuvre d'Oscar Wilde (Belin Déclic, 2025)

💜💜💜

J’ai donné à lire cette adaptation du roman d’Oscar Wilde en bande dessinée à mes élèves de 6e. Une bonne idée que ces adaptations qui permettent d’élargir les connaissances littéraires des collégiens.

« Je viens d’un pays moderne où nous avons tout ce que l’argent peut acheter. S’il existait un fantôme en Europe, nous l’annexerions à bref délai pour le montrer au public dans un de nos musées. » M. Hiram Otis est un ministre américain venant vivre en Angleterre. Il jette son dévolu sur le château de Canterville. Qu’il soit hanté ne pose aucun problème à la famille Otis…

« Ces générations modernes…. Quelle humiliation. » Voilà que le fantôme de Sir Simon de Cantervile qui hante le château depuis 1575 n’effraie plus personne. Au bord du désespoir, il tente à tout prix de se faire remarquer. Mais la lassitude le guette…

Au final, une bande dessinée bien sympathique, facile à lire et habilement illustrée. Mais le tout manque un peu de consistance à mon avis, et risque d’être rapidement oublié. C’est dommage. 

La rivière à l’envers, tome 1 – Tomek, d'après l'oeuvre de Jean- Claude Mourlevat (Déclic, Belin, 2023)

 



La rivière à l’envers, tome 1 – Tomek, d'après l'oeuvre de Jean- Claude Mourlevat (Déclic, Belin, 2023)

💙💙💙💙💙

J’ai donné à lire cette adaptation en BD du roman de Mourlevat à mes élèves de 5e. L’occasion pour moi de me replonger dans cette histoire que j’avais beaucoup aimée en version roman.

 « Ainsi vous avez tout dans votre magasin ? Vraiment tout ? Alors vous aurez peut- être... de l'eau de la rivière Qjar ? » Le jour où Hannah va entrer dans l’épicerie du jeune Tomek, la vie de celui- ci va être littéralement chamboulée. Amoureux et d’esprit aventurier, l’adolescent va partir à la recherche de la jeune bohémienne et se lancer dans la recherche de cette fameuse rivière qui coule à l’envers, et dont l’eau permet de devenir immortel. Mais pour cela, il va falloir contrer bien des dangers…

Au final, une bande dessinée particulièrement réussie, qui donne vie à toutes une galerie de personnages hauts en couleur et qui retranscrit bien le message optimiste de l’auteur. La quête initiatique menée par le héros en fait un homme respectueux des êtres qui l’entourent et lui permettra  de ne plus craindre le temps qui passe. Très beau.


samedi 7 mars 2026

Le sang du bourreau, Danielle Thiéry (J'ai lu, 1996)

 



Le sang du bourreau, Danielle Thiéry (J'ai lu, 1996)

💓💓💓💓

Danielle Thiéry est la première femme française à avoir obtenu le poste de commissaire divisionnaire (en 1991). Un grade jusque là réservé aux hommes. En parallèle de sa carrière, elle a manié la plume avec talent, avec une cinquantaine de romans policiers pour les petits et les grands publiés à ce jour. Son prochain livre sortira la semaine prochaine, le moment opportun pour sortir celui que j’avais dans ma P.A.L. ; le premier tome des enquêtes de la commissaire Edwige Marion.

« - Rien, on fait rien. Laisse tomber ! Bellechasse, c'est le Jules de Marion, alors silence ! On attend.
- Et s'il en tue une autre ?
- Oh là ! On se calme ! Tu l'as vu avec Nicole Privat, du moins, tu le crois, mais ça ne veut pas dire que c'est lui qui l'a fumée. »
Une femme vient d’être retrouvée cruellement mutilée. La P.J. est sur les dents. L’équipe du commissaire Marion est inquiète : la victime a été vue avec le petit ami de la chef. Que faire ? Comment le lui dire ?

« Les flics de la PJ se croyaient tellement malins... La commissaire Marion encore plus que les autres. Celle- là, il ne l'aimait pas. Trop futée. » La double narration nous permet d’entrer dans l’esprit particulièrement perturbé du tueur en série. Troublant. Percutant.

« - Tu vois, pendant qu'on est là tranquillement tous les deux, il y a dans la ville un détraqué qui est peut- être en train de tuer une troisième bonne femme. Une saloperie de cinglé ou de pervers qui les torture pour les entendre gueuler et sans doute prendre son pied. Il est quelque part par là, pas loin de nous si ça se trouve, en train de faire joujou avec son scalpel... » L’enquête piétine alors que les cadavres s’accumulent. Les hommes de Marion ne savent plus où donner de la tête. La commissaire elle- même va explorer toutes les pistes ; quitte à se mettre en danger.

Au final, un roman policier dynamique qui mène son lecteur par le bout du nez. On sent l’expertise professionnelle de l’auteure, qui s’est inspirée de son quotidien pour dresser un cadre relationnel entre les divers protagonistes de la P.J. vraiment crédible. J’ai beaucoup aimé le fait qu’un proche de l’enquêtrice soit immédiatement soupçonné ; cela a donné une tension particulière à toute l’enquête. La résolution est captivante. J’ai très envie de retrouver Edwige Marion sur une autre enquête. 

jeudi 5 mars 2026

Et la joie de vivre, Gisèle Pelicot (Flammarion, 02/2026)

 



Et la joie de vivre, Gisèle Pelicot (Flammarion, 02/2026)

💞💞💞💞💞

J’ai eu envie de lire ce témoignage de Gisèle Pelicot à la suite de son passage dans l’émission « La Grande librairie », et notamment parce qu’il a été rédigé avec la journaliste Judith Perrignon, dont j’apprécie la retenue. Pas par goût de voyeurisme (il n’y en a pas ici), mais pour trouver la réponse à la question qui m’a taraudée durant toute cette affaire, fortement médiatisée ; comment cette femme a-t-elle pu avoir été agressée si longtemps sans s’en apercevoir ?

« Il m'a demandé si je pensais connaître mon époux au point qu'il ne puisse rien me cacher.
J'ai dit oui.
- Je vais vous montrer des photos et des vidéos qui ne vont pas vous plaire. »
Le monde de Gisèle Pelicot s’effondre brutalement, violemment, le 2 novembre 2020, lorsqu’elle est convoquée au commissariat de Carpentras. Elle va y découvrir que l’homme qu’elle avait épousé cinquante ans plus tôt, et en qui elle avait placé son entière confiance, l’a droguée, violée et fait violer durant dix années.

« J'ai connu dix ans d'errance médicale. De prélèvements. D'échographies. De cures d'ovules. D'examens neurologiques. Dix ans face à des médecins qui me regardaient, l'air de dire qu'à mon âge, une femme n'a plus grand chose à attendre, qu'elle devrait juste se détendre et laisser le temps poursuivre son œuvre de démolition. » Les passages liés à l’expertise médicale m’ont effarée, écœurée…. Comment peut- on dire à une femme abusée régulièrement, violemment, que si elle a souvent des trous de mémoire ou si elle s’inquiète de réactions corporelles inhabituelles, c’est simplement parce qu’elle vieillit ?!! Nos médecins devraient revoir leur copie d’écoute et d’empathie ! Ou est le professionnalisme, la confiance, que l’on est censé placer en eux ?

« "Quel ressort de personnalité permet à quelqu'un qui dit aimer son épouse de lui infliger ces scènes, d'assister à sa déchéance, de la mettre en danger ? Comment faire cohabiter cette contradiction vertigineuse ?" » Si Gisèle Pelicot a décidé d’écarter un procès à huis clos pour le rendre public, ce n’est pas par naïveté. C’est pour trouver du soutien face à cinquante hommes qui osent rouler des mécaniques au tribunal, qui osent, malgré ce qu’ils ont fait, espérer impressionner et faire plier celle qu’ils ont prise pour une « femme- objet ». Et en premier lieu, son mari, qui avait si bien joué durant des années l’époux dévoué et attentionné…

Au final, un récit qui a répondu à mes interrogations, et bien plus encore, qui m’a ouvert les yeux sur les défaillances de notre société dès lors qu’il s’agit du corps d’une femme. Gisèle Pelicot a fait preuve d’un courage incommensurable, entre les révélations qui ont fait éclater sa famille, un procès éprouvant et l’envie, malgré tout, de continuer à vivre et d’aimer. Merci Gisèle ; vous êtes une grande dame.