jeudi 14 octobre 2021

Artifices, Claire Berest (Stock, 08/2021)


 

Artifices, Claire Berest (Stock, 08/2021)

💙💙

 Ce roman à la couverture magnifique, je l’ai ressenti tout d’abord comme une invitation au monde de l’Art performatif. En effet, l’auteure mêle ici une enquête policière concernant Abel Bac, flic qui vient d’être suspendu, et réflexions sur le parcours de Mila, une artiste multimillionnaire dont les œuvres d’art sont particulièrement dérangeantes. Ce sont des indices, placés comme les pièces d’un puzzle, sur le chemin du lecteur qui vont permettre à celui- ci de dénouer les fils d’une intrigue dont les racines sont ancrées d’un un passé douloureux et tragique.

 

« Que doit- on faire quand on nous prive de la raison des heures jusqu'alors si parfaitement établie ? Il est un chien perdu. Son activité organisée depuis quinze ans : horaires précis, métro, dossiers, interventions, auditions, paperasse, collègues. Structure essentielle anéantie » Je n’avais encore jamais lu Claire Berest, et j’ai été surprise par son écriture « râpeuse », son style incisif, ses phrases nominales saturées d’adjectifs. Il faut avouer que cela colle pourtant bien au personnage d’Abel Bac, ce flic suspendu sans qu’on ne lui donne la moindre explication. Ce grand solitaire qui n’accepte que la compagnie de ses nombreuses orchidées et qui ne vit que pour enquêter jusqu’à pas d’heures.

 

« C'est curieux comme les artistes pensent que les gens qui ne s'intéressent pas à l'art sont paumés en plein désert. Ou les écrivains qui pensent que les gens qui ne lisent pas sont déboussolés. » Une nuit, Elsa, sa voisine du dessus, s’effondre devant sa porte, totalement ivre. Parce qu’elle se sent redevable envers Abel, qui lui a permis de rentrer saine et sauve chez elle, la jeune femme fantasque va s’immiscer dans la vie du flic bourru. Et comme elle est en pleine rédaction d’une thèse en histoire de l’Art ; cela va être l’occasion pour nos deux voisins d’enquêter ensemble sur les mystérieux coups d’éclat que connaît soudainement le monde des musées parisiens…  

 

 

Au final, comme dit plus haut, il m’a été difficile d’entrer dans la lecture du récit. La narration est dense, foisonnante, laissant peu de place aux dialogues, et j’ai eu du mal à m’y retrouver, à poser les bases de l’intrigue de manière claire. Autant j’ai aimé les passages du récit consacré à Abel, concrets mais conformes à l’étrangeté du protagoniste, autant les parties dédiées à Elsa m’ont rapidement agacée. Son côté loufoque n’est pas suffisamment construit, ni crédible. Et je n’ai pas aimé qu’ici Claire Berest revienne inlassablement sur Marina Abramovic, comme si le lecteur était un inculte, incapable de comprendre l’essence de ses performances artistiques. Si son roman m’a attirée, c’est justement parce que je m’intéresse au monde artistique ! Il n’y a pas que les Parisiens qui lisent, et se cultivent !!

Par ailleurs, je passerai sur les passages – peu nombreux, heureusement- consacrés à Camille Pierrat, la collègue flic dont la grossièreté fait suinter les mots… Déçue, avec un grand « D ».

mardi 12 octobre 2021

Quand le rire sucre nos souvenirs, Lindsay Lietin (autoédition, 01/2021)


 

Quand le rire sucre nos souvenirs, Lindsay Lietin (autoédition, 01/2021)

💛💛💛

Rosie est à la tête d’un salon de thé qu’elle a souhaité à son image : cosy et et rassurant grâce à un large choix de pâtisseries fines réalisées par ses soins. Ce havre de paix est fréquenté par une clientèle régulière et la jeune femme peut se féliciter d’avoir réussi à monter une affaire qui roule toute seule, sans l’aide de personne. Et pourtant, quelque chose l’empêche d’être heureuse, mais elle ne sait pas identifier ce sentiment de malaise avec certitude : est- ce le départ de sa Mémé Léontine, du jour au lendemain ? Est- ce ce sentiment de solitude qui l’étreint lorsqu’elle plonge dans ses souvenirs d’enfance ?

 

« Ces terrils s'érigent vers le ciel pour rendre hommage à ceux qui extrayaient du sol, au péril de leur vie, une ressource essentielle à la société. Aujourd'hui je n'ai pas le coup de grisou mais j'ai grise mine en y repensant. Dans le Nord, nous avons dans notre famille, ou nous connaissons pour la plupart, des descendants de mineurs de fond. » Dans le Nord de la France, c’est bien connu, les habitants ont dans leur cœur le soleil qu’ils n’ont pas au- dehors. Cette maxime se vérifie ici dans les personnages qui vont accompagner Rosie dans son quotidien suite à un accident : Fernande et Mauricette. Ces deux mamies au franc- parler ch’ti et aux manières rustres vont tout faire pour soutenir la jeune femme. Même si le salon de thé raffiné va vite être « transformé en un tour de main en bistrot bonne franquette ! »

 

« J'avais décidé de créer ce salon de thé de suite à la sortie de l'école en ayant qu'un simple certificat d'aptitude en poche et les secrets de grand- mère de Mémé Léontine. J'avais aussi en moi cette rage qui vous fait gravir les montagnes et construire des édifices. » Alors qu’un étrange personnage, Eustache, pointe son nez au salon de thé, accompagné par une jeune fille surnommée Lulu, qui, elle, a fui l’Italie pour de mystérieuses raisons, Rosie sent son mal- être s’intensifier. D’où lui viennent cette rage et ce sentiment de violence qui l’ont fait jusqu’alors tenir debout ?

 

« - Tourne- toi vers le soleil, ton cœur aura chaud ! » Pour Rosie, il est temps de se retourner vers son passé, de partir, grâce au van d’Eustache, dans une quête personnelle où elle trouvera les réponses aux questions qui l’empêchent d’être enfin une femme épanouie.

 

Au final, une lecture vraiment « feel- good », notamment grâce aux dialogues en Ch’ti des deux mamies. Etant originaire de la région, mais n’y vivant plus, j’ai bien ri en lisant certaines expressions « d’min coin » ! L’histoire est plutôt bien ficelée, le personnage de Rosie est sympathique, on se laisse facilement embarqué par le récit. J’ai cependant regretté quelques coquilles et des maladresses concernant les temps utilisés ; cela arrive dans l’autoédition.  *** L'auteure m'a informée du fait que la nouvelle édition de son roman a été corrigée avant publication***. En tout cas, c’est une lecture qui vous fera voir la vie en rose « Rosie » !!! 

Entrez…, Frédéric Livyns (Elixyria, 07/2019)

 



Entrez…, Frédéric Livyns (Elixyria, 07/2019)

💙💙💙💙💙

 

Halloween approche… Et si vous racontiez des histoires pour faire frémir votre entourage le 31 octobre ? Ce recueil de 22 nouvelles horrifiques sera le support adéquat ! Eteignez les lumières, sortez vos lampes de poche et cachez vous sous la couette, puis « Entrez… »

 

« - Qui est là ? demanda-t-il en priant intérieurement qu'on ne lui réponde pas. » Dans les maisons que nous fait visiter l’auteur, il y a toujours une chaise qui bouge, des objets qui changent de place sans qu’on les touche, des ombres qui se meuvent dans le dos des protagonistes. « Ils eurent alors l'impression d'entendre un bruit se rapprocher. Comme quelque chose que l'on frotte légèrement sur le sol. Le bruit produit par un délicat frôlement entre les murs se dirigeait vers eux. » Vite, il faut fuir ! Mais encore, faut-il que cela soit possible…

 

« On aurait dit un assemblage de sons gutturaux n'ayant pour lui aucun sens. Il essaya encore de s'enfuir, mais c'était peine perdue. » Frédéric Livyns est doué pour nous faire « entendre » ces bruits terrifiants sans qu’aucun son ne sorte de ces pages ! L’ambiance est à chaque fois cinématographique, sans que jamais ce ne soit grotesque ou caricatural. Les nouvelles sont courtes et vont à l’essentiel, et les chutes proposées sont redoutables ! Je me suis exclamée à plusieurs reprises, horrifiée !!!

 

Bref, j’ai beaucoup aimé ce recueil dans lequel le thème de la maison hantée est abordé sous divers angles : fantômes, créatures dignes de l’univers de Lovecraft, folie, et tableaux envoûtés dynamisent le concept de base et vous surprendront à coups sûrs ! Osez « Entrez… » !

samedi 9 octobre 2021

Ces orages- là, Sandrine Collette (JC Lattès, 01/2021)


 

Ces orages- là, Sandrine Collette (JC Lattès, 01/2021)

💔

 Mais qu’est- il donc arrivé à Sandrine Collette ? Où sont donc passés ses personnages aux actions dérangeantes et aux paroles qui claquent ? Quel ennui dans « Ces orages- là » !!!! Je suis péniblement arrivée à la moitié du roman parce que je m’attendais à ce que tôt ou tard, il y ait de l’action, un retournement de situation, du sang quoi !!! Mais non, rien qu’une narration sans fin, quasiment sans dialogue, qui nous relate la manière dont Clémence essaie de se reconstruire après trois ans d’une relation toxique avec un véritable pervers.

 

« Elle, elle court dans les bois. Elle voit mal. Elle devine, plutôt – pourtant elle le connaît, cet endroit. Plusieurs fois, des branches ont giflé son visage et elle a failli tomber en trébuchant sur des racines. » Ce prologue qui rejoue la légende de Daphnis et Apollon selon Ovide m’avait pourtant semblé être un bon signe : la nymphe est poursuivie jusqu’à l’épuisement par le Dieu des Arts puis se transforme en laurier pour enfin définitivement lui échapper. Comment Sandrine Collette, que l’on devine amoureuse de la nature, allait- elle réinterpréter ce mythe ? Que se passe t-il quand Thomas – Apollon rejoint Clémence – Daphnis ? Silence.

 

« Pourquoi elle, hein ? Pourquoi, si ce n’est qu’elle le portait sur la gueule ? Une petite fille trop maigre avec des grands yeux timides. Autant l’admettre : la victime idéale. » Pourquoi rapporter ces paroles ordurières du passé de manière indirecte, pourquoi ne pas remonter le temps et permettre au lecteur d’assister à la scène ? Cette passivité forcée m’a endormie…

 

« Je viens de servir de serpillière à un homme que j’ai pris pour le prince charmant pendant trois ans et j’ai l’impression que c’est entré dans mon ADN. Serpillière un jour, serpillière toujours. » Je me suis aussi lassée de cet auto- apitoiement récurrent. Pourtant, j’en ai lu des récits sur l’emprise, les violences faites aux femmes, notamment par ceux que l’on surnomme les « pervers narcissiques ». J’en ai été émue.  Mais ici, je n’ai ressenti aucune empathie pour Clémence, personnage tellement fuyant qu’il n’aura pas su s’inscrire dans mon âme de lectrice.

vendredi 8 octobre 2021

Mon mari, Maud Ventura (L'Iconoclaste, 08/2021)



Mon mari, Maud Ventura (L'Iconoclaste, 08/2021)

💚💚💚💚💚

 Maud Ventura signe là un premier roman autant déroutant que jouissif sur le quotidien d’un couple à l’apparence des plus banale mais au fonctionnement des plus loufoque ! Le narratrice prend le parti de nous raconter une semaine de sa vie conjugale, n’omettant rien de ses tracas, ô combien perturbants : elle aime son mari, passionnément, à la folie… et pour elle, il est évident que c’est un problème !

 

« Dans ma vie, le mauvais goût est toujours resté un péril constant, car j'ai vite compris que l'argent de mon mari ne m'achèterait ni l'élégance ni les bonnes manières. » Le choix de l’auteure d’utiliser une narration omnisciente permet au lecteur de ressentir très vite une certaine empathie envers cette quadragénaire qui doute d’être aimée par son mari autant qu’elle- même en est éprise. La différence sociale est- elle cependant un prétexte au comportement de la narratrice ? Certaines de ses pensées font en tout cas, bien sourire…

 

« J'espère que mon mari n'arrivera pas à se rendormir et que son insomnie lui laissera tout le temps nécessaire pour réfléchir à sa trahison. C'est important qu'il s'interroge : comment a-t-il pu réduire sa propre femme au rang de vulgaire clémentine ? Et pourquoi pas une banane ? » Alors qu’elle a une vie parfaite, un mari qui semble idéal et deux enfants bien élevés, cette professeure d’anglais et traductrice de romans à succès est persuadée d’être la femme la plus malheureuse du monde. Chaque moment passé avec son mari est analysé, décortiqué, et raconté dans un carnet.

 

« Quand j'aime, je deviens sévère, triste, intolérante. J'installe une ombre de gravité autour de mes amours. J'aime et je veux être aimée avec tellement de sérieux que cet amour devient vite épuisant (pour moi, pour l'autre). Bref, j'ai l'amour malheureux. » Et quel gâchis, peut- on penser ! Mais en même temps, cet amour fou à en être loufoque, ces rituels ridicules, ces raisonnements pitoyables que l’on découvre, éberlué, au fil des pages qui se tournent toutes seules, ne sont-ils là que pour pointer du doigt un phénomène sociétal poussé ici à son paroxysme?  Cette obsession qui tourne à la folie de ne pouvoir tout contrôler s'exprime dans une phrase du premier chapitre : « Mon mari n'a plus de prénom, il est "mon mari", il m'appartient. »

 

Au final, un très bon moment de lecture ! Maud Ventura possède un style bien particulier qui permet au lecteur d’avancer de surprise en surprise. J’ai bien cru que la narratrice se ferait tôt ou tard avoir à son propre jeu, et je n’ai absolument pas vu cet épilogue arriver !!! D’ailleurs, je ne sais toujours pas qu’en penser : époustouflant ou monstrueux ? Vous, qui l’avez lu ; vous en pensez quoi ?!!