Mon corps donné pour vous, Marouane Essadek (Notabilia, 08/2026)
💛💛💛
Quand Carrie Buck tombe enceinte, à l’âge de dix-
sept ans, elle devient embarrassante. Le père de l’enfant s’est enfui sans laisser
d’adresse, la famille adoptive de la jeune femme ne veut plus l’assumer, et la
mère de cette dernière vient d’être internée dans un institut pour personnes
faibles d’esprit. Une histoire vraie, que l’auteur a retracée en parallèle de
la naissance et de l’évolution des lois eugénistes mises en place aux Etats –
Unis au début du XXème siècle.
« Pour le monde, pour Alice et pour
l'Amérique, Carrie est une gamine sans grand avenir, une abrutie qui
n'apprendra pas grand- chose. L'école n'est pas là pour l'éclairer ou
l'instruire, simplement pour la garder et l'occuper pendant quelques années,
jusqu'à ce qu'elle soit en âge de travailler. » Carrie a été très tôt enlevée à sa mère, jugée inapte pour l’éduquer. Si
les Dobbs qui l’ont accueillie font figure de bons samaritains, le quotidien de
la petite fille est proche de celui de Cendrillon : Carrie est la première
levée et la dernière couchée, sa journée d’école étant alourdie par des heures
de ménage.
« "Eu" veut dire
"bien", "genes "né, engendré".
Eugenics, ou l'eugénisme, c'est la bonne naissance, la séparation entre ceux
qui doivent naître et ceux qui ne le méritent pas. On perfectionnera l'espèce
humaine en retirant petit à petit tous les êtres inférieurs et toutes les races
qui la tirent vers le bas. » Les recherches de l’auteur
l’ont amené à retracer les parcours de plusieurs scientifiques américains qui,
s’appuyant sur les tests de Binet – Simon, ont eu envie de tester leurs
semblables, d’autant plus qu’ils ont envie de « purifier » la descendance
des Américains. Plus de personnes faibles d’esprit, plus de personnes de
couleur, plus de prostituées ni d’alcooliques. Un pays sanctuarisé par la pureté
raciale, appuyée par de nouvelles lois étayées par la science.
« Un grand homme, Thomas Jefferson, de
ceux qui peuvent d'une main écrire que "tous les hommes sont créés
égaux", que "la liberté et la recherche du bonheur sont leurs droits
inaliénables", et de l'autre gérer ses quelques centaines d'esclaves,
exerçant un peu trop son droit de propriétés sur certaines d'entre elles. » De grands noms ressortent moins glorieux de ces recherches. L’expression
« Faites ce que je dis mais pas ce que je fais » résonne entre les
lignes. On comprend le désarroi de Carrie et de ses semblables, ces êtres à qui
on refuse la parole et pour qui l’on décide d’un avenir cloîtré.
Au final, un récit qui a le mérite de lever le voile sur une préconisation propre à la Virginie dans les années 1920, qui va forcément horrifier toutes les femmes européennes du XXIème siècle. Comment a-t-on pu nier à ce point la parole, la situation de ces femmes, victimes d’hommes indélicats, victimes, avant tout, de la société ? J’ai apprécié découvrir le parcours de ces scientifiques qui s’embarquent, un jour, dans un projet eugénique sans aucun scrupule. Par contre, ce récit n’a rien d’un roman. J’ai regretté le manque de narration autour du récit de vie de Carrie Buck. Je ne me suis pas attachée à elle. J’ai parfois eu l’impression de lire un mémoire universitaire…

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Remarque : Seul un membre de ce blog est autorisé à enregistrer un commentaire.