dimanche 6 novembre 2022

Il était une fois la guerre, Estelle Tharreau (Taurnada, 11/2022)


 

Il était une fois la guerre, Estelle Tharreau (Taurnada, 11/2022)

💓💓💓💓

C’est la première fois que je lis un roman qui m’ouvre autant les yeux sur le stress post- traumatique, mais surtout sur le quotidien de nos militaires envoyés en zone de conflit. Estelle Tharreau réussit ici à faire côtoyer son lecteur et son héros, Sébastien Braqui, aussi bien sur le champ de bataille en Afrique que dans ses tentatives de réinsertion civile en France, auprès d’une famille dépassée par les conditions de travail du militaire.

 

« Le privilège des vaincus : chassés par les vainqueurs et honnis par leurs propres compatriotes. » Cette phrase m’a marquée. Comment peut- on détester ceux qui ont osé défendre nos valeurs ? Et puis, à la lecture du roman, j’ai compris cet engrenage malaisant.

 

« Le soldat Braqui a 40 ans. Il en a déjà tellement vu qu'il n'a pas peur. Il est simplement amer et usé d'être jeté en pâture, d'être montré du doigt, d'être honni par tous ceux qui ne savent rien des sacrifices et des cauchemars qu'il a endurés pour eux. » Quatre fois. On a envoyé Sébastien Braqui quatre fois en territoire Shonga. Pour qu’il y conduise des camions, mais aussi pour qu’il élimine toute personne (armée ou pas) s’opposant à l’avancement de son convoi.

 

« A cet instant jaillit une image qu'il avait cru oubliée depuis toutes ces années : celle du petit Momar. Comme une répétition de l'histoire. Celle de ce visage scarifié par une larme. Comme une malédiction. » Sébastien a eu une faiblesse : il a craqué devant les yeux suppliants d’un gamin abandonné et affamé, qui avait cru voir en lui l’opportunité de survivre. Une faiblesse qui va le suivre durant toute sa vie et affecter Sébastien au plus profond de son âme.

 

« Sous les yeux de Sébastien se déroulaient des scènes de vie étranges : des supermarchés d'où sortaient des chariots pleins d'abondance, des rues où des gens ne fuyaient pas, des enfants armés de cartables. Il se sentait étranger à ce monde qu'il avait pourtant connu toute sa vie. » Sébastien ne parvient plus à reprendre une vie normale lors de ses permissions. Le psy ? L’institution militaire se révèle incapable de lui en trouver un. Un emploi de réinsertion ? On lui donne une liste d’employeurs « partenaires » ; mais ceux- ci sont méfiants envers ces militaires critiqués depuis leur retour en métropole. Les amis ? Aussi brisés que lui. La famille ? Elle a fui.

 

Au final, un roman très dur, très noir, sur les horreurs que peuvent vivre nos soldats dans les pays qui sont en rébellion perpétuelle contre un système plus démocratique. Jamais je n’avais ressenti autant de détresse de la part d’un héros ayant été soldat de la République française, et même si j’ai conscience qu’il s’agit d’un récit de fiction, je ne peux m’empêcher de croire qu’il s’y trouve une certaine part de véracité.   

samedi 5 novembre 2022

Eté après été, Elin Hilderbrand (Les Escales, 06/2022)


 

Eté après été, Elin Hilderbrand (Les Escales, 06/2022)

 💕💕💕💕💕

Quel beau roman ! J’ai véritablement frôlé le coup de cœur ! « Eté après été » est une histoire dense, qui couvre la période contemporaine de 1993 à 2020 pour une héroïne plus ou moins du même âge que moi ; ce qui fait que j’ai pu facilement m’attacher à celle- ci. Alors bien sûr, l’intrigue se déroule aux USA et cela change un certain point de vue (pour une Française, s’entend), mais j’ai vraiment aimé cette évolution chronologique, qui introduit d’ailleurs chaque nouvelle année par ses principaux événements mondiaux : « De quoi parle -t-on en … ? ». Un système narratif bien pensé pour que le lecteur se reconnaisse peu ou prou dans l‘un des deux héros de cette romance hors norme ; Mallory et/ou Jake.

 

« Mais il y a aussi une autre histoire, cette année- là, dont personne n'a entendu parler. Une histoire qui a débuté vingt- huit étés plus tôt et qui ne touche que maintenant - à l'été 2020, sur une île à quarante- huit kilomètres de la côté - à sa conclusion.
La conclusion. Etant donné les circonstances, ça semble le seul point de départ possible. »
L’auteure fait ce choix étrange de commencer son histoire par la fin. Un court chapitre de cinq pages dont le sens se révèlera au fur et à mesure des pages qui vont suivre.

 

« Il est...
Peut- être qu'il n'est pas beau au sens classique du terme. Ou peut- être que si. Il est grand, bien bâti, soigné. Des cheveux bruns, des yeux marron foncé, rien de très remarquable, sinon que ses traits sont harmonieux et qu'il suffit d'un sourire pour que... la vache ! »
Nantucket, 1993. Mallory vient d’hériter d’une maison située en bordure de plage. Elle a 24 ans et s’apprête à recevoir son frère, et les amis de celui-ci, pour fêter son enterrement de vie de garçon. Parmi les amis de Cooper, Jake McCloud éblouit Mallory dès son arrivée. Le coup de foudre est réciproque, et immédiat. A partir de ce week-end-là, ils décident de se retrouver tous les ans à la même date, au même endroit, sans jamais nouer de relation au long cours…

 

« Il a fait tout ce chemin pour venir voir sa femme, or non seulement elle ne répond pas au téléphone, mais en plus elle a omis de prévenir la réception de son arrivée. Elle n'a vraiment aucune considération pour lui. Et elle n'en a jamais eu. Pourquoi l'accepte-t-il depuis aussi longtemps. » Si Mallory reste célibataire, Jake, lui, épouse l’amie d’enfance de sa défunte sœur, mais il est malheureux. Pourtant, jamais il ne va la quitter pour Mallory. D’ailleurs, celle- ci ne le souhaite pas non plus. Leur histoire va rester secrète pendant des années, jusqu’en 2020, où tout va basculer.

 

Au final, un roman vraiment agréable à lire ; la plume habile, prend parfois le lecteur à partie, et bascule de Jake à Mallory avec fluidité. Le récit est pourtant dense, du fait de la nécessité de raconter la vie de chacun des deux protagonistes et de tricoter le fil narratif, qui enserre d’autres personnages et tout autant d’événements, jusqu’au dénouement final. Un roman captivant à déguster lentement.

mardi 1 novembre 2022

Emilyn Carlisle – Le masque de lune, Eva de Kerlan (Inceptio, 09/2022)

 



Emilyn Carlisle – Le masque de lune, Eva de Kerlan (Inceptio, 09/2022)

💙💙💙 

Halloween ; et si on lisait du fantastique, histoire de frissonner avec des légendes issues de lieux passéistes et reculés dans lesquels auraient évolué sorcières et démons ? C’est chose faite, en temps et en heure, avec le dernier roman d’Eva de Kerlan : cap sur la Russie, à la recherche de la mystérieuse propriétaire d’un pendentif au charme inexpliqué.

 

« Je frémis. Quelque part, je crois, j'ai peur de découvrir ce qui est réellement arrivé à la personne qui possédait ce bijou. Peut- être serait- il plus simple - plus facile - de rester sur la croyance d'un incendie ?
Peut- être... peut- être pas... »

1998. France. Emilyn est une jeune fille qui se destine à des études d’archéologie. Elle a la chance de trouver un stage qui va l’amèner en Russie, terre sur laquelle ses parents, globe-trotters ayant fait le tour du monde avec elle, ne l’avaient étrangement jamais emmenée. Alors que sa tutrice la fait travailler sur des restes humains calcinés retrouvés sur un chantier ; Emilyn tombe sur un bijou retrouvé dans le même site de fouille et se sent irrémédiablement attirée par ce pendentif. Elle va trouver les arguments qu’il faut pour que l’équipe dans laquelle elle intervient programme rapidement un voyage en Russie, et plus précisément, une fouille en république des Komis, afin de pouvoir y participer.

 

« Le hurlement me fait sursauter. J'ouvre la bouche pour me justifier. Ils ne m'en laissent pas le temps. Un déferlement de haine explose le silence en un milliard de grains de poussière. Les cris se superposent, les accusations s'enchaînent, les pleurs se multiplient. Les injures m'atteignent, me blessent. J'en retiens l'essentiel : quoi que je dise, quoi que je fasse, je suis coupable à leurs yeux.
Coupable d'être différente. Coupable de ne pas avoir grandi ici. Coupable de tous leurs malheurs et espoirs déçus. »

1921. Russie, terre reculée des Komis dont Roman, le mari de Nastya, est le propriétaire. La colère monte chez les paysans car un mystérieux champignon dévaste les cultures, entraînant la mort du bétail mais aussi des habitants les plus faibles, touchés par la famine. Il leur faut un coupable et Nastya, l’étrangère, est rapidement désignée.

 

Au final, un récit très bien écrit, avec du vocabulaire et des tournures de phrase élaborés. On sent que l’auteure maîtrise le sujet et se passionne pour l’Histoire des lieux. La double temporalité est habilement utilisée pour maintenir un suspens tangible. Par contre, personnellement, j’ai trouvé quelques longueurs dans les passages où nos deux héroïnes parcourent la forêt bordant le manoir de Zelenyy, et je suis restée sur ma faim quant à l’explication de quelques phénomènes surnaturels.  

vendredi 28 octobre 2022

Sa préférée, Sarah Jollien- Fardel (Sabine Wespieser éditeur, 08/2022)

 


Sa préférée, Sarah Jollien- Fardel (Sabine Wespieser éditeur, 08/2022)

💓💓💓💓💓 

Je referme ce premier roman est la première réflexion qui me vient est celle de frissonner ; oui, alors qu’il fait 30°C, car ce roman est glacial. Et ce n’est pas parce que l’essentiel de l’intrigue se situe dans les Alpes valaisannes. C’est cette langue âpre, ce malaise qui tourne autour de ce que raconte la narratrice, ce manque d’amour, cette haine qu’elle voue à sa famille mais surtout à elle- même. C’est encore ce silence des montagnards taiseux qui condamnent mais jamais ne tendent la main. Une histoire qui fait froid dans le dos et serrer les dents.

 

« Derrière les mots, la haine, la misère, la honte. Et la peur. Les mots étaient importants. Je devais les écouter tous. Et leur intonation aussi. » Selon Annie Ernaux, « la littérature n’est pas neutre » et les mots permettent de dire une réalité ; celle du commun des mortels, celle de celui qui décide de se confier, ou de raconter. Lorsque Jeanne, la narratrice, se rend compte de la puissance du mot, elle s’en empare comme d’un bouclier. En décidant de devenir institutrice, c’est sa peau qu’elle essaie de sauver.  

 

« - Je sais que c'est mal. Mais j'étais sa préférée.
L'abject et l'obscénité m'étouffent. J'ai mal pour elle, je le hais, lui. Plus encore. Et ma mère, muette, sourde et aveugle, la sainteté dont je la parais et que je vénérais, ma famille plus miséreuse que ce que je pensais. Je voudrais la consoler de sa peine. J'en suis incapable.

Sa préférée. » Emma, la sœur aînée de Jeanne ne possède pas les mêmes capacités intellectuelles. Et c’est comme si cette simplicité d’esprit justifiait qu’on la traite mal depuis l’enfance et que cela continue à l’âge adulte. Un misérabilisme social qui se sert de la naïveté pour excuser les déviances des hommes.   

 

« Je ne me suis jamais habituée à la violence. Pire, ne plus la subir me plonge dans un désespoir caverneux. C'est comme de l'huile bouillante déversées sur mes blessures jamais cicatrisées. Durant des jours, je suis mutique, hébétée, le moral ravagé. » Jeanne tente de se reconstruire ; mais comment oublier toutes ces années, tous ces jours où la violence, souvent inouïe, éclate pour une excuse futile, un objet posé de travers, un regard… Comment pardonner à ceux qui savaient mais non jamais rien dit, jamais aidé ?

 

Au final, un premier roman rédigé avec un grand talent, des mots et des formulent qui percutent, des passages qui laissent pantois. C’est un récit dur, mais que je recommande vivement.

jeudi 27 octobre 2022

Fais- moi une place, Emma Green (Addictives, 10/2022)


 

Fais- moi une place, Emma Green (Addictives, 10/2022)

 💙💙💙

Voilà un petit moment que je vois passer ce nom d’Emma Green, duo de jeunes romancières prolifiques (plus de deux cents romans écrits et publiés depuis 2013 !!!), et voilà qu’enfin, je me décide à les lire ! La quatrième de couverture me tentait, il faut dire : une jeune chanteuse qui se retrouve à devoir vivre avec une mamie au caractère bien trempé !

 

« "Tant que je peux chanter, je peux survivre."
Ce credo me suit depuis des années. Chanter m'évite de crier, de pleurer, de ressasser, de grignoter toute la journée, de me saouler trop vite, trop tôt ou trop souvent, et d'embrasser n'importe qui. »
Juliette gagne sa vie en chantant dans les bars. Son plus grand malheur est que sa mère ne s’occupe absolument pas de sa progéniture. Et cela, au point de ne plus payer le loyer de leur logement ; ce qui fait que la jeune femme se retrouve à la rue.

 

« Cette voix. Ce timbre. Du velours de crème. Du chocolat fondu brûlant. Une bombe à retardement.
Je me retrouve face à l'essence même du fantasme féminin. Ou, en tout cas, du mien. »
Juliette trouve refuge dans un hôtel particulier que sa mère a jadis acheté en viager. Pour cacher les apparences elle s’y occupe de la résidente âgée de 84 ans, Suzanne, une bourgeoise bohème et excentrique. Mais elle doit aussi cohabiter avec le petit- fils de celle- ci, Laszlo, un jeune homme secret, ténébreux, mais terriblement attirant…

 

« Peu me chaut que Godefroy soit devenu radin et méfiant avec l'âge, que Gersende soit si soumise à son mari le général, que Gonzague ne se souvienne de mon numéro de téléphone que trois fois l'an. Non, tu fais des enfants pour les aimer longtemps. Pour les aimer malgré tout. Pour les voir grandir, aimer à leur tour, se tromper, avoir des rejetons pénibles et ingrats qui ne téléphonent pas. Tu fais des enfants pour avoir le plaisir de les regarder devenir grands, forts, fragiles, vieux jeu, égoïstes, soumis, radins et méfiants... » Au- delà de l’attirance entre Juliette et Laszlo, le récit met en valeur le personnage formidable de Suzanne, cette vieille dame terriblement attachante malgré ses remarques acerbes – mais justes – et ce qui peut apparaître comme des caprices. Mais la mamie voit clair dans les relations humaines de toutes sortes !

 

Au final, un livre sympa à lire. J’ai eu l’impression de lire un roman de Virginie Grimaldi aromatisé à la sauce « romance ». Pas de surprises, ni de retournements de situation de dingue : nous sommes dans une romance à la sauce Harlequin des années 2000. A lire quand le cerveau a besoin de repos.