mardi 17 janvier 2023

Le chant du silence, Jérôme Loubry, (Calmann - Lévy, 01/2023)


 

Le chant du silence, Jérôme Loubry, (Calmann - Lévy, 01/2023)

Un port français, non nommé, mais plutôt situé dans le Nord de la France, là où le ciel et la mer ont tendance à confondre leurs gris. Un quadragénaire revient sur ces terres après vingt- quatre années d’absence, pour enterrer son père. Un retour sur les traces de son passé douloureux, mais aussi sur son amour d’enfance, Oriane, qu’il n’a jamais oubliée.

« Mais, alors que ma voiture filait vers mon passé, de mon propre abîme s'élevait le grondement de cette volonté, de ce désir resté trop longtemps inassouvi : je voulais voir son cercueil glisser dans sa tombe. Le regarder être recouvert de terre, lui qui ne jurait que par la mer.
Et plus que tout, je tenais à cracher sur le cadavre de ce père assassin. »
Damien a quitté le port où il vivait avec ses parents durant l’été de ses quinze ans, avec sa mère. Son père, alcoolique et solitaire est accusé de meurtre peu de temps après leur départ. Pour Damien, son père n’est plus qu’un monstre méprisable, qu’il n’a jamais cherché à revoir.

« Mais le temps ne cicatrise rien Il se contente d'observer les blessures avec son air narquois et de les griffer de temps à autre pour les raviver. » Damien se retrouve face à des obligations filiales qui lui sont incompréhensibles. L’absence, les barrières mentales érigées ont forgé un abîme entre le père et le fils. Ce dernier va tomber de haut, découvrant, par le biais de Franck, ancien adjoint de son père devenu policier, que son père n’était peut-être pas celui qu’il pensait être…

« Mais tu es un homme à présent et tu devrais envisager l'idée que cette ville, et toi également, vous soyez trompés depuis le début... » Damien va se retrouver face à la réalité de son passé. Qui sont réellement ses amis et ses ennemis d’adolescence ? Quel rôle Lilly la folle, qui les amusait tant a-t-elle réellement joué ? Et que dire des clients du café « Les Trois Sirènes » ?

Au final, un roman noir construit sur des secrets bien gardés et une déchéance économique bien actuelle puisque hier encore on nous parlait de la pollution des « larmes de sirène » en baie de Pornic aux informations. L’auteur abat ses cartes de façon mesurée et méthodique, avec une chute intrigante à chaque fin de chapitre. Une lecture qualitative par le profil psychologique des personnages élaboré avec soin, certes, mais saupoudré d’une dose de sadisme dont on se délecte. Une très bonne lecture, même si le dénouement s’est révélé un peu trop tôt à mes yeux. Je recommande ! 

lundi 9 janvier 2023

A cœur et à sang, Sarah West (Evidence, 10/2020)



A cœur et à sang, Sarah West (Evidence, 10/2020)

 💙💙💙💙

Voilà donc le premier roman écrit par Sarah West. Ses ingrédients de prédilection sont déjà là : psychopathologies masculines (comme l’emprise), manipulations mentales, tortures physiques et psychiques… Et retournement – ouf – de situation ! Et dans ce pavé, on sent déjà les capacités de construction d’une trame psychologique originale et de portraits de personnages forts ; telle celle que l’on retrouvera dans les trois tomes de la saga « Les larmes du silence ». Rencontre de Camille, et de Logan, son prof de français…

« Elle parle de LUI. Lui, c'est notre professeur de français, M. Lodge. Une bonne trentaine, brun aux yeux bleus, une pure gravure de mode, un canon comme on en a rarement vu. Il doit mesurer 1m90, il est musclé avec la taille fine. Il est aussi beau, voire plus beau, que certaines stars de cinéma. Un régal pour les yeux. » Camille va fêter ses dix- huit ans. Comme toutes ses camarades de classe, elle fantasme sur le professeur de français, Logan Lodge un trentenaire beau comme un dieu mais terriblement froid et arrogant. Une gamine comme une autre.  

« Je m'assois au fond de mon siège et lui dis :
- C'est une hallucination due à l'alcool, ou bien c'est le réel, monsieur ?
Il me regarde avec un petit sourire et me répond.
- Oh, c'est bien réel ! Tu ne vas pas tarder à t'en rendre compte et appelle- moi Logan, s'il te plaît, pas monsieur. »
Voilà que pour la première fois de sa vie, Camille se rend en discothèque pour fêter son anniversaire avec sa meilleure amie, Maya. Quelle n’est pas sa surprise quand elle y retrouve son professeur de français, et que celui- ci lui propose de la raccompagner parce qu’elle a trop bu ! Mais elle n’est pas au bout de ses découvertes Hélas pour elle.  

« Personne ne m'a jamais aimée pour moi- même, il leur faut toujours quelque chose en retour. L'amitié ou l'amour a toujours un prix et il est bien trop élevé pour moi. Souffrir, toujours souffrir pour des gens. »  Camille fait partie de ces filles qui n’ont pas confiance en elles, qui sont souvent très tôt désignées comme souffre- douleurs, et qui, tout aussi rapidement, deviennent les cibles privilégiées des harceleurs et psychopathes en tous genres. Mais méfiez- vous des apparences : une victime poussée à bout peut se révéler, au bout de quelque temps, bien étonnante !


Au final, un premier roman étonnant par la violence qu’il dégage et par les images qu’il véhicule si peu de temps après la vague #Metoo ; non, les femmes ne sont pas des objets, des « chiennes » qui obéissent à leur compagnon, des filles qui arrêtent leurs études et épousent le prétendant choisi par papa, fut-il chef de la pègre locale.  Le personnage de Camille est révélateur en cela : de fille musardée et soumise, elle se transformera sous le coup des épreuves en femme maîtresse, cruelle et déterminée. 

vendredi 6 janvier 2023

Come back story, Lucie Goudin (Elixyria, 10/2022)

 


Come back story, Lucie Goudin (Elixyria, 10/2022)

💛💛

La gloire, la célébrité internationale. Puis un accident et du jour au lendemain, plus rien. C’est ce qui arrive à Ellyne Maréchal, qui a monté un groupe de danseuses- chanteuses, les « Five BadTheés », au moment du lycée. Leur passage dans une émission musicale télévisée leur permet de gagner le trophée final, de signer avec une maison de production et de connaître le succès dans le monde entier. Mais la mort de celui qu’elle considère comme son âme sœur va sonner la fin prématurée du groupe.

« Mon cœur, piètre survivant, fêlait mes côtes. Mes mains se crispaient. Je ne savais plus ce que c'était d'avoir la tête haute. Et tout le monde sur cette terre savait pourquoi. Je culpabilisais de vivre quand lui en avait été privé. » Trois ans déjà que cet accident a conduit Ellyne à se couper du monde. Elle a tourné le dos à tout son entourage, y compris à ses quatre amies du lycée, avec qui elle avait pourtant tant partagé.

« En ranimant mon amitié avec les filles du groupe, j'avais fait un grand pas. En acceptant de danser sur nos chorégraphies, j'en avais fait un deuxième. En partageant mon lit avec un autre homme que Maxence, j'étais allé de l'avant. En écrivant des paroles, je marquais un véritable tournant. Je pris alors conscience que je n'avais pas été morte pendant ces trois dernières années. » Et puis un jour, un déclic : Ellyne décide de sortir de son repli sur elle- même. Direction la salle de sport, et son mystérieux directeur, Blaise, mais aussi – et enfin – contact de ses anciennes amies, membres du groupe. Mais est- il possible de tout reprendre de zéro si facilement ?

Au final, j’ai vraiment eu du mal à accrocher. Le personnage d’Ellyne m’a semblé d’emblée terriblement antipathique par son côté égocentrique. J’ai eu du mal à accepter que les quatre amies du lycée soient mises de côté, quitte à mettre leur carrière entre parenthèses et à devoir chercher des boulots alimentaires, en attendant que la demoiselle daigne les contacter au bout de trois ans, passant son temps à se lamenter sur elle- même et refusant tout contact. D’autant plus qu’elle se jette sur le premier homme rencontré une fois sortie de son antre. Deux - trois autres petites choses m'ont aussi déplu. Un loupé pour le coup car j’ai vraiment adoré tous les précédents romans de Lucie Goudin, plus tournés vers la fantasy. 

mercredi 4 janvier 2023

Les armoires vides, Annie Ernaux (Folio, 1ère édition en 1974)


 

Les armoires vides, Annie Ernaux (Folio, 1ère édition en 1974)

💗💗💗💗

Premier roman écrit et publié par notre récente Prix Nobel de Littérature, et déjà, ce style âpre, ces phrases qui tournent et qui se collent les unes aux autres, dans des idées inextricables et pourtant si souvent évidentes dans leur ensemble. Autobiographique, on y apprend les éléments de l’enfance de l’auteure, le rejet de son milieu social (qui reviendra régulièrement dans les livres qui suivront) et son envie, urgente de s’en extraire. Et déjà, son projet littéraire « d’écrire la vie » se profile…

« Travailler un auteur du programme peut- être, Victor Hugo ou Péguy. Quel écœurement. Il n'y a rien pour moi là- dedans sur ma situation, pas un passage pour décrire ce que je sens maintenant, m'aider à passer mes sales moments. Il y a bien des prières pour toutes les occasions, les naissances, les mariages, l'agonie, on devrait trouver des morceaux choisis sur tout, sur une fille de vingt ans qui est allée chez la faiseuse d'anges, qui en sort, ce qu'elle en pense en marchant, en se jetant sur son lit. Je lirais et je relirais. Les bouquins sont muets là- dessus. » Le roman s’ouvre alors que la narratrice sort de la chambre d’une faiseuse d’ange. Denise Lesur a vingt ans et étudie la littérature pour devenir enseignante ; mais voilà que la nature « poisseuse » la rattrape à sa condition de fille populaire : elle est tombée enceinte comme la première venue appartenant à sa classe sociale.

« Et puis toutes ces remarques, ces ricanements, non, les choses de mon univers n'avaient pas cours à l'école. Ni les retards, ni les envies, ni les mots ordinaires n'étaient permis. » Pourtant ses parents, qu’elle méprisera très vite, ont tenté de bien faire les choses ; tenant un café- épicerie, ils se sont privés pour envoyer leur fille à l’école libre, ancêtre de nos établissements privés, afin qu’elle soit suivie de près et qu’elle reste, à coups de confessions au prêtre, au plus près du droit chemin. Mais pour la petite fille, vite adolescente et rebelle, il est difficile de faire le lien entre les deux mondes qu’elle fréquente ; les poivrots du café et les bourgeoises de l’école.

« Sartre, Kafka, Michel de Saint- Pierre, Simone de Beauvoir, moi Denise Lesur, je suis de leur bord, toutes leurs idées sont en moi, je croule sous l'abondance. Je m'inscris des passages sur un petit carnet réservé, secret. Découvrir que je pense comme ses écrivains, que je sens comme eux, et voir en même temps que les propos de mes parents, c'est de la moralité de vendeuse à l'ardoise, des vieilles conneries séchées. » Denise a la chance d’être une excellente élève, ayant à la fois de très bonnes dispositions et une envie féroce de réussir à intégrer un niveau social supérieur à celui de toute sa famille.

Au final, un roman étouffant, dans lequel transpire un mépris parfois dérageant de la part de la narratrice envers ses parents, certes, peu éduqués, mais disposés à tout faire pour la réussite de leur fille. Le rythme de l’écriture est intense, presque sans respiration, ni chapitre et énormément métaphorique ; comme si l’auteure voulait aussi mettre de la distance avec ses lecteurs. Percutant et féministe, tout juste avant l’heure.

lundi 2 janvier 2023

Amphore et Damnation, Samantha Morgan (Plumes du Web, 03/2022)

 


Amphore et Damnation, Samantha Morgan (Plumes du Web, 03/2022)

💜💜💜💜💜

Commencer cette année de lecture avec une comédie romantique si drôle et si originale est, à mon avis, de bon augure pour la suite !!!! En effet, j’aurais ri du début à la fin de cette histoire mêlant dieux de l’Olympe et les êtres humains, leurs descendants à divers degrés !

« Quelle que soit la quantité d'essence divine dans le sang, il y a toujours des traits de caractère communs. Un fils du dieu de la Guerre s'orientera plus facilement vers les métiers de la sécurité ou de l'armée que vers une carrière de chanteur d'opéra. Je ne dis pas que ce n'est pas possible, mais nous avons tout de même de fortes prédispositions génétiques. En tant que fille de la déesse de la Justice, j'ai toujours soif de vérité et ce n'est pas pour rien si je me suis dirigée vers le journalisme d'investigation. » Sophia évolue dans une nouvelle ère du XXIème siècle, dans laquelle les humains possèdent des gênes caractéristiques établis en fonction de leur ancêtre divin.

« Avec le temps et les nombreux enfants directs, nous avons appris qu'afin de donner naissance à un être divin - même à moitié - un amour pur et sincère doit exister entre l'humain et le dieu au moment de la conception. Autant dire que c'est une chose extrêmement rare. » Les habitants de la Terre n’ont pas la même histoire, ni les mêmes prédispositions, et forcément, pas le même destin. Sophia est terriblement pragmatique, exigeant la vérité et la justice, toujours, même si le temps de réflexion nécessaire est conséquent ! Alors quand les dieux de l’Olympe lui imposent de faire équipe avec Alejandro Kretos, descendant d’Arès, dieu de la guerre, pour mener une enquête sur l’assassinat d’Albert Polinus, son ami, de grands doutes s’imposent à elle. Saura- -telle collaborer avec un être qui n’obéit qu’à ses instincts ?

« Peu importe si au passage, elle manque de mourir asphyxiée ou se fait broyer le cœur. Et si elle échoue ? Oh, ce n'est pas grave, on la condamnera au choix impossible et les dieux auront eu leur petite émission de télé réalité sur un mois ! J'espère que vous vous êtes bien amusés à me regarder courir partout pour découvrir qui avait tué Polinus ? » Notre héroïne, à fond dans l’enquête qui déterminera qui aura tué Albert, se retrouve mise à pied par les Dieux de l’Olympe. Mais de qui se moque -t-on ? Notre Athénienne n’a pas dit son dernier mot !

Au final, un roman hilarant, axé romance sur un schéma « ennemies to lovers », mais quelle régalade !!! J’ai adoré les expressions remaniées à la sauce mythologie grecque et l’incursion de cette espèce de magie dans le quotidien potentiel d’humains assujettis aux caractéristiques morales et comportementales de leurs ancêtres divins ! Une lecture jouissive et addictive qui change bien les idées !!!