vendredi 28 octobre 2022

Sa préférée, Sarah Jollien- Fardel (Sabine Wespieser éditeur, 08/2022)

 


Sa préférée, Sarah Jollien- Fardel (Sabine Wespieser éditeur, 08/2022)

💓💓💓💓💓 

Je referme ce premier roman est la première réflexion qui me vient est celle de frissonner ; oui, alors qu’il fait 30°C, car ce roman est glacial. Et ce n’est pas parce que l’essentiel de l’intrigue se situe dans les Alpes valaisannes. C’est cette langue âpre, ce malaise qui tourne autour de ce que raconte la narratrice, ce manque d’amour, cette haine qu’elle voue à sa famille mais surtout à elle- même. C’est encore ce silence des montagnards taiseux qui condamnent mais jamais ne tendent la main. Une histoire qui fait froid dans le dos et serrer les dents.

 

« Derrière les mots, la haine, la misère, la honte. Et la peur. Les mots étaient importants. Je devais les écouter tous. Et leur intonation aussi. » Selon Annie Ernaux, « la littérature n’est pas neutre » et les mots permettent de dire une réalité ; celle du commun des mortels, celle de celui qui décide de se confier, ou de raconter. Lorsque Jeanne, la narratrice, se rend compte de la puissance du mot, elle s’en empare comme d’un bouclier. En décidant de devenir institutrice, c’est sa peau qu’elle essaie de sauver.  

 

« - Je sais que c'est mal. Mais j'étais sa préférée.
L'abject et l'obscénité m'étouffent. J'ai mal pour elle, je le hais, lui. Plus encore. Et ma mère, muette, sourde et aveugle, la sainteté dont je la parais et que je vénérais, ma famille plus miséreuse que ce que je pensais. Je voudrais la consoler de sa peine. J'en suis incapable.

Sa préférée. » Emma, la sœur aînée de Jeanne ne possède pas les mêmes capacités intellectuelles. Et c’est comme si cette simplicité d’esprit justifiait qu’on la traite mal depuis l’enfance et que cela continue à l’âge adulte. Un misérabilisme social qui se sert de la naïveté pour excuser les déviances des hommes.   

 

« Je ne me suis jamais habituée à la violence. Pire, ne plus la subir me plonge dans un désespoir caverneux. C'est comme de l'huile bouillante déversées sur mes blessures jamais cicatrisées. Durant des jours, je suis mutique, hébétée, le moral ravagé. » Jeanne tente de se reconstruire ; mais comment oublier toutes ces années, tous ces jours où la violence, souvent inouïe, éclate pour une excuse futile, un objet posé de travers, un regard… Comment pardonner à ceux qui savaient mais non jamais rien dit, jamais aidé ?

 

Au final, un premier roman rédigé avec un grand talent, des mots et des formulent qui percutent, des passages qui laissent pantois. C’est un récit dur, mais que je recommande vivement.

jeudi 27 octobre 2022

Fais- moi une place, Emma Green (Addictives, 10/2022)


 

Fais- moi une place, Emma Green (Addictives, 10/2022)

 💙💙💙

Voilà un petit moment que je vois passer ce nom d’Emma Green, duo de jeunes romancières prolifiques (plus de deux cents romans écrits et publiés depuis 2013 !!!), et voilà qu’enfin, je me décide à les lire ! La quatrième de couverture me tentait, il faut dire : une jeune chanteuse qui se retrouve à devoir vivre avec une mamie au caractère bien trempé !

 

« "Tant que je peux chanter, je peux survivre."
Ce credo me suit depuis des années. Chanter m'évite de crier, de pleurer, de ressasser, de grignoter toute la journée, de me saouler trop vite, trop tôt ou trop souvent, et d'embrasser n'importe qui. »
Juliette gagne sa vie en chantant dans les bars. Son plus grand malheur est que sa mère ne s’occupe absolument pas de sa progéniture. Et cela, au point de ne plus payer le loyer de leur logement ; ce qui fait que la jeune femme se retrouve à la rue.

 

« Cette voix. Ce timbre. Du velours de crème. Du chocolat fondu brûlant. Une bombe à retardement.
Je me retrouve face à l'essence même du fantasme féminin. Ou, en tout cas, du mien. »
Juliette trouve refuge dans un hôtel particulier que sa mère a jadis acheté en viager. Pour cacher les apparences elle s’y occupe de la résidente âgée de 84 ans, Suzanne, une bourgeoise bohème et excentrique. Mais elle doit aussi cohabiter avec le petit- fils de celle- ci, Laszlo, un jeune homme secret, ténébreux, mais terriblement attirant…

 

« Peu me chaut que Godefroy soit devenu radin et méfiant avec l'âge, que Gersende soit si soumise à son mari le général, que Gonzague ne se souvienne de mon numéro de téléphone que trois fois l'an. Non, tu fais des enfants pour les aimer longtemps. Pour les aimer malgré tout. Pour les voir grandir, aimer à leur tour, se tromper, avoir des rejetons pénibles et ingrats qui ne téléphonent pas. Tu fais des enfants pour avoir le plaisir de les regarder devenir grands, forts, fragiles, vieux jeu, égoïstes, soumis, radins et méfiants... » Au- delà de l’attirance entre Juliette et Laszlo, le récit met en valeur le personnage formidable de Suzanne, cette vieille dame terriblement attachante malgré ses remarques acerbes – mais justes – et ce qui peut apparaître comme des caprices. Mais la mamie voit clair dans les relations humaines de toutes sortes !

 

Au final, un livre sympa à lire. J’ai eu l’impression de lire un roman de Virginie Grimaldi aromatisé à la sauce « romance ». Pas de surprises, ni de retournements de situation de dingue : nous sommes dans une romance à la sauce Harlequin des années 2000. A lire quand le cerveau a besoin de repos. 

mardi 25 octobre 2022

Vanda, Marion Brunet (Le Livre de Poche, 02/2020)



 Vanda, Marion Brunet (Le Livre de Poche, 02/2020)

 💔💔💔💔💔

Quel livre ! Mon Dieu quelle histoire !!! Je viens de refermer ce roman et je me sens anéantie… Tant de noirceur, de misère sociale prise en pleine tronche, sur fond d’un amour mère- fils inconditionnel. Marion Brunet se sert du cynisme ambiant et de sa plume incisive (on retrouve bien là le style de « L’été circulaire » qui m’avait mis une grande claque lui aussi) pour broder un récit qui permet l’incarnation de la parfaite « victime » de la société française des années 2020.

 

« Quand elle boit son coca à la paille, il la trouve vulgaire. Ça le gêne qu'elle fasse du bruit en aspirant le fond comme une gamine. Il ne se souvient plus s'il aimait ça avant. Cette nonchalance de petite folie, sa façon de se foutre de certaines choses. » Vanda vit à la marge de la société, dans un cabanon situé sur la plage qui borde la cité phocéenne. Tatouée, bronzée et le style négligé, elle fait fi des regards des « gens bien » et vit sa vie comme elle l’entend, avec son fils, Noé, né six ans plus tôt d’une relation sans réel lendemain avec un étudiant des Beaux-Arts avec qui elle suivait des cours. Ce gars, Simon, était parti très vite, histoire de faire carrière en tant que graphiste à Paris, si bien qu’il ignore totalement sa paternité.

 

« Quand son fils est né, quand elle l'a reçu contre elle pour la première fois, ça a déchiré quelque chose, en dedans. Il était là et il n'avait qu'elle. Il va t'aimer toute sa vie, elle se répétait, et elle ne savait pas si c'était un bonheur ou une putain de malédiction. » De cette relation exclusive entre la mère, désœuvrée et seule, et son fils, va naître un lien fusionnel incroyablement fort. Alors quand Simon revient pour enterrer sa mère et qu’il apprend avoir un fils, il va lui être difficile de s’imposer, de trouver la place qu’il estime mériter, envers et contre tout.

 

« On compte tellement pour rien. C'est même plus du cynisme, c'est au- delà. » C’est l’heure des gilets jaunes et des manifestations violentes entre les grévistes et les policiers. Vanda, poussée par ses collègues, se retrouve en première ligne. Et à partir de là, la dégringolade commence, violement. Vanda doit trouver une échappatoire au plus vite, entre la société qui la rejette comme elle le ferait d’un chien galeux, et cet ancien petit- ami qui réclame ses droits de père, menaçant le seul élément qui lui permette encore de tenir debout : le lien fusionnel entretenu avec son fils depuis toujours.

 

Au final, un roman court mais qui ne peut se lire d’un coup tant les émotions qu’il véhicule sont violentes. J’ai été profondément marquée par l’existence ponctuée de déboires successifs de ce personnage incarné par Vanda ; victime de la société depuis son enfance parce qu’elle ne répond pas aux normes de la bienséance. Un roman coup de poing que je ne suis pas prêt d’oublier. 

mercredi 19 octobre 2022

Partie italienne, Antoine Choplin (Buchet - Chastel, 08/2022)



Partie italienne, Antoine Choplin (Buchet - Chastel, 08/2022)

💙💙💙💙 

J’avais déjà entendu parler d’Antoine Choplin mais je n’avais encore jamais eu l’opportunité de le lire. C’est désormais chose faite et je peux dire que je comprends qu’on parle de lui tant sa plume est habile, cultivée et agréablement poétique.

 

« Sur l'échiquier finement marqueté, les pièces projettent leurs ombres élégantes. Avec nonchalance, l'index de l'homme qui s'est assis en face de moi glisse un instant sur le plateau pour épouser les contours de deux ou trois d'entre elles. » Le narrateur, prénommé Gaspard, est un artiste plasticien français de renom. Alors que sa popularité n’a de cesse de croître, il part à Rome pour une parenthèse de repos et de réflexion. Dans ses bagages, un échiquier, qu’il pose sur la table d’un café, afin de se mesurer aux joueurs de passage.

 

« Pour mes sens un brin assoupis, les coudes sur le bord de la table et le menton en pesée sur mes deux poings réunis, elle n'est d'abord qu'une demi- silhouette furtive, augmentée d'un effet de drapé, celui d'une jupe ou d'un bas de robe au tissu rêche et clair. Un grand sac à main se retrouve pendu par sa bandoulière au dossier de la chaise métallique qui me fait face. » Les adversaires défilent, indifféremment. Et puis apparaît Marya, « la championne » comme la surnommera le vendeur de fruits et légume installé à côté de la table de café occupée par Gaspard.  

 

« Lorsque Simon arrive à Auschwitz, l'un des collaborateurs du commandant, Richard Baer, le reconnaît. Un nazi du nom d'Achill Flantzer, lui-même amateur d'échecs. Il le sauve d'une mort immédiate en le recrutant comme secrétaire particulier. Avec l'idée, surtout, de passer du bon temps sur l'échiquier face à un joueur de grande valeur. » Avec l’interruption de Marya dans son existence, c’est l’opportunité de croiser l’Histoire ; la petite avec la naissance d’une idylle, et la grande avec le passé de cette jeune femme, venue à Rome pour retrouver la trace de son aïeul.

 

Au final, un roman déroutant mais charmant. Les spécialistes des échecs y trouveront probablement plus de sens que moi mais j’ai aimé la façon dont Antoine Choplin accroche son lecteur avec des parcelles d’expérience qui font miroir avec le propre vécu de chacun. Une plume que je vais relire.  

mardi 18 octobre 2022

Feeling of fear, Tasha Lann (Elixyria, 04/2021)


 

Feeling of fear, Tasha Lann (Elixyria, 04/2021)

 💓💓💓💓💓

Tasha Lann est une auteure décidément diabolique ! J’ignorais que cet opus était un spin- off de la trilogie « Dark felling » que j’ai récemment dévorée, mais je pense qu’au niveau de la psychologie des personnages, c’est bien le plus torturé. Arrivée à la moitié, je n’ai pas pu le lâcher avant la fin, happée par le besoin de découvrir où allaient mener les retrouvailles entre Aleksy et Nélia, dix ans après leur difficile cohabitation dans le camp d’entraînement russe pour enfants dirigé de manière tyrannique par le père de Nélia, justement.

 

« Nous avons les mêmes caractéristiques : cheveux clairs comme les blés, prunelles bleues emplies de démons, mais lui est né dans la misère, moi, dans la haute société. » Aleksy a été vendu, gamin, à la mafia russe. Entraîné dans un camp mené par le père de Nélia, il n’en a pas moins été victime de tortures et de sévices indicibles. D’autant plus quand il a été évident que les deux enfants étaient attirés l’un envers l’autre. Il vient de l’enlever ; par amour ou par vengeance ?

 

« Tandis que je l'aimais à en crever, lui me détestait. J'ai l'impression que toute mon adolescence où je me suis infligé une culpabilité insoutenable n'a été que damnation. Une larme glisse en silence, dernier vestige de la fleur bleue que j'étais. » Nélia rêvait de ce gamin blond, l’imaginait comme son sauveur, son âme sœur. Mais une fois avec lui, il ne lui inspire plus que remords et terreur.

 

« Le prisonnier me foudroie sur place, me promettant vengeance. A cet instant, plus rien n'existe. Il n'y a que lui qui rêve de me zigouiller, et moi, qu'il captive sans que je puisse m'échapper. Cette connexion est si puissante que je cesse de respirer, happée par tant de férocité. » Même si Aleksy est un homme de main craint dans les pays de l’Est, sa trahison envers son ancien patron, Alec Wheelan, est connue de manière internationale. C’est un homme recherché qui va devoir se redéfinir pour pouvoir avancer dans sa vie de malfrat torturé ; mais aura-t-il assez de recul pour pouvoir prendre les bonnes décisions ?

 

Au final, vous l’aurez compris, c’est un roman que j’ai vraiment beaucoup aimé. La psychologie des personnages, des traumatismes, et de l’origine de la perversité, est tellement bien abordée qu’on ne peut que s’attacher aux personnages et comprendre leurs revirements de trajectoire complètement incongrus. Un sacré bon complément sur Aleksy, personnage si trouble dans « Dark feeling » !