mercredi 11 mai 2022

Je te vois, Audrey Rousselin (Elixyria, 05/2022)



 Je te vois, Audrey Rousselin (Elixyria, 05/2022)

💓💓💓💓💓

 

Cette histoire, c’est à la fois le récit initiatique d’une jeune fille de dix-huit ans, asociale, ainsi qu’un focus sur ces amours interdites parce que malvenues et inconvenantes qui vous tombent dessus sans crier gare. C’est ce qui attend Joanne, qui s’est renfermée depuis le départ de sa mère avec le voisin d’en face, et celui de sa sœur, Delia, l’ayant laissée seule, elle aussi, avec leur père du jour au lendemain. Elle vient d’avoir son bac et voilà que leur mère décide d’organiser des vacances en mode retrouvailles « mère- filles » dans le sud de la France. L’été où tout va changer.

 

« Je n'ai jamais été proche de ma sœur. En fait, je n'ai jamais été proche de qui que ce soit. Les gens, leurs sentiments, leurs opinions, leurs jugements, ça me terrifie. Je me sens vulnérable. » Joanne et Delia se redécouvrent. La première était encore une petite fille quand Delia, adolescente, multipliait les flirts avant de rejoindre leur mère.

 

« A mes yeux, Delia a toujours été la sœur ingrate qui m'a abandonnée du jour au lendemain, à l'instar de maman. Or, aujourd'hui, c'est moi qui enchaîne les bourdes et sombre dans le mépris. C'est moi la mauvaise sœur, la fille sans cœur, l'égoïste, l'insensible, la salope. Tant de rôles qui me collent désormais à la peau et dont je ne me déferai jamais, après tout ça. » Voilà cinq ans que Delia est en couple avec le beau Benjamin. Elle pense que Joanne est une jeune femme telle qu’elle- même l’a été, changeant de petit- ami chaque samedi soir. Mais Joanne n’est pas aussi frivole que sa sœur…

 

« Néanmoins, il s'en est fallu de peu pour qu'elle me démasque et renverse ce petit jeu malsain auquel nous nous livrons. On pourrait facilement assimiler celui- ci à la roulette russe. Le doigt sur la détente, l'arme sur notre tempe, nous appuyons encore et encore, jour après jour, l'adrénaline coulant à flots dans notre sang, jusqu'à ce que la seule et unique balle jaillisse et nous atomise le cerveau. » Joanne surprend une scène intime entre sa sœur et Benjamin. Mais cet épisode, au lieu d’engendrer de la honte, signe le début d’une attirance sensuelle irrésistible entre la jeune fille et son futur beau- frère. Mais aussi le top départ de jeux, certes à distances, mais néanmoins dangereux. Quelle sera leur limite ?

 

Un roman très agréable à lire car les pages initiant les chapitres sont imprimées sur fond noir et donnent bien visuellement l’ambivalence chaud / froid qui colorent les émotions de nos principaux protagonistes. Bravo aux éditeurs pour cette initiative originale ! La plume de l’auteure, elle, fait mouche et vous emmène dans des émotions dignes d’un grand- huit ! J’ai frémi avec nos deux protagonistes, imaginant mille solutions à leurs tourments ! J’ai aimé aussi le message transmis sur ce « foutu » culte des apparences. Une réussite ! 

mardi 10 mai 2022

Elle a menti pour les ailes, Francesca Serra (J'ai lu, 09/2021)


 

Elle a menti pour les ailes, Francesca Serra (J'ai lu, 09/2021)

💜💜💜💜

 C’est la publication sur FB d’un auteur de thriller (Jérémy Fel) s’avouant captivé par la lecture de ce premier roman qui m’a clairement donné envie de le sortir de ma PAL et de le lire. Et effectivement, j’ai trouvé ce récit vraiment bien construit, de manière à ce que les révélations, souvent hallucinantes, s’égrènent au compte- gouttes et éclatent de manière inattendue, à la fin de certains chapitres.

 

« Sous chaque toit abritant une adolescente, le cérémonial est identique : la parer avant de la lâcher dans le labyrinthe de ruelles et de ragots. Car toutes partagent cet ambigu dessein, façonné par leurs génitrices, qu'elles transmettent à leurs descendantes et qui tient en un ordre tacite : "Tu seras une pute, ma fille." Garance, quinze ans, vit avec sa maman, Ana, directrice de l’école de danse classique réputée nommée « Le Coryphée », à Ilarène, ville du sud-est de la France. Les deux femmes ont longtemps été fusionnelles, sans homme dans leur horizon. Ana a la réputation de tenir les filles « droites », de corps comme d’esprit. Un maintien digne des étoiles de l’Opéra, et qui a ancré sa marque de fabrique dans l’esprit des habitants d’Ilarène, à l’aube du XXIe siècle. Mais à l’entrée de Garance en seconde, la modernité de l’époque va rattraper cette maman idéaliste…  

 

« A dater de ce soir, la peur que la vérité surgisse l'accompagnera partout, tout le temps. » Garance, grandit vite. Trop vite. Plus vite que Souad, son amie d’enfance. Ses regards, ses envies se tournent vers un trio d’élèves de Terminale qui « font le buzz » sur les réseaux : Maud, Salomé, et Greg. A ces trois- là s’ajoutent deux garçons plus âgés : Yvan et Vincent. Ce dernier attise les premiers désirs de Garance. Alors quand le groupe invite cette dernière à une soirée, la voilà qui ose faire un premier pas de côté. Un pas qui va l’amener bien plus loin que tout ce qu’elle aurait pu imaginer.

 

« - J'entends mes collègues se plaindre en salle de profs parce que vous êtes tout le temps accrochés à vos smartphones mais, si vous voulez mon avis, vous n'avez pas le choix. Cette technologie qui vous connecte les uns aux autres était la seule évolution possible de l'espèce. Votre génération n'est que le produit d'une évolution déterminée. » Pour le prof de maths de Garance, tout est question de déterminisme. Outre sa théorie, il faut admettre que le culte de l’apparence véhiculé par les réseaux sociaux a pris une telle importance dans la génération actuelle de nos adolescents qu’il faudrait savoir, et pouvoir en prévenir les dérives. L’auteure en décrit ici les rouages, réels, sur fond fictionnel.

 

Au final, un roman bien écrit, qui prend souvent aux tripes et qui entraîne bien des questions. Le thème du cyber- harcèlement y est habilement traité, grâce à des personnages à la psychologie finement construite, et à des éléments théoriques de sociologie insérés de manière légèrement didactique. A découvrir, à lire, et une plume à suivre.

jeudi 5 mai 2022

Le jeune homme, Annie Ernaux (Gallimard, 05/2022)


 

Le jeune homme, Annie Ernaux (Gallimard, 05/2022)

💓💓💓💓💓 

« Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été simplement vécues. » Cette phrase est en exergue de ce très court récit autobiographique. Quelques pages qui racontent une relation intense mais hors norme, que ça soit lors de son déroulement en 1999, ou encore aujourd’hui : une histoire d’amour entre une femme de cinquante- quatre ans et un étudiant de trente ans son cadet…

 

« J'espérais que la fin de l'attente la plus violente qui soit, celle de jouir, me fasse éprouver la certitude qu'il n'y avait pas de jouissance supérieure à l'écriture d'un livre. » Pour Annie Ernaux, l’amour et les mots sont intimement liés, et cela depuis son plus jeune âge. Ce court texte n’échappe pas à la règle, voguant entre l’un et les autres.

 

« Il me vouait une ferveur dont, à cinquante- quatre ans, je n'avais jamais été l'objet de la part d'un amant. » Et malgré les regards en biais qui suivent le couple, on ne peut que se rendre compte de la véracité de l’adage : « l’amour n’a pas d’âge ». Alors pourquoi accepte- t- on qu’un homme soit en couple avec une femme de trente ou vingt ans de moins que lui, alors que, lorsque c’est la femme qui est l’aînée du couple, on ne croit pas une seconde à la véracité de leur relation, et on crie presque à l’inceste ?

 

« Il m'arrachait à ma génération mais je n'étais pas dans la sienne. » Malgré la force des sentiments qui les lient, l’auteure et son amoureux se retrouvent en décalage sur les souvenirs sociétaux qui les ont construits. Mais pour l’auteure, cette relation a clairement été l’occasion de replonger, durant quelques mois, dans ce qui fut sa jeunesse…

 

Au final, une vingtaine de pages qui se savourent d’une traite et qui remettent en bouche la saveur des phrases si bien tournées d’Annie Ernaux, et qui donne très envie de se replonger dans « L’Evènement » (2000), né à la fin de cette relation. 

mercredi 4 mai 2022

Elle et son chat, Makoto Shinkai, Naruti Nagakawa (Charleston, 10/2021)



 Elle et son chat, Makoto Shinkai, Naruti Nagakawa (Charleston, 10/2021)

😻😻😻😻

Un quartier de Tokyo. Ses chats et ses habitantes. Très peu d’hommes sont présents dans ce livre et le pronom « Elle » aurait mérité d’être écrit au pluriel, car s’il y a plusieurs chats dans l’histoire, il y a aussi plusieurs femmes propriétaires de félin !

 

« J'ai attendu les battements de son cœur. Elle s'est mise en marche et un grondement nous a dépassés. Nos pouls, à elle et moi, mais aussi celui du monde, battaient à l'unisson.
Ce jour- là, elle m'a recueilli. Depuis, je suis son chat à Elle. »
Le chaton Chobi est recueilli alors qu’il est en train de se laisser mourir dans un caniveau. Sa nouvelle maîtresse, Miyu, vit seule. Son quotidien est déprimant, et le petit Chobi se fait la promesse de la rendre plus heureuse.

 

« Dans les shôjo manga qu'on s'échangeait entre copines, à l'école primaire, l'héroïne finissait toujours par trouver un amoureux : le bonheur pour une fille, c'était d'avoir un petit ami. Mais j'ai appris que dans la réalité, l'histoire ne s'arrête pas là. » Miyu pensait vivre une histoire d’amour mais l’absence répétée de son bien- aimé l’amène à faire un triste constat : elle est célibataire malgré elle.

 

« Les chats, ils ont chacun leur territoire. Petit ou grand, ça dépend, mais ils y règnent seuls. Les humains, eux, se pressent à plusieurs sur le même territoire. Ils ont l'air d'entretenir des relations sympas, mais ça n'est qu'une façade, en réalité, chaque secteur est sous la coupe d'une seule personne. » Chobi parcourt le quartier à la recherche de ses congénères et de quelques conseils pour aborder le monde des humains. C’est John, le chien, qui va lui faire part de ses réflexions philosophiques, et lui permettre de rencontrer Mimi, Kuro et Cookie. Ces chats appartiennent, ou pas, à différents habitants du quartier. Mais tous sont nourris régulièrement, et ce sont les liens entre les chats et les humains qui vont amener ces derniers à se lier les uns avec les autres…

 

Au final, un petit roman très plaisant à lire, d’autant plus quand on est amoureux des chats. Il y a beaucoup de retenue dans l’expression des sentiments, comme c’est souvent le cas dans la littérature japonaise. Mais le message transmis de manière implicite par les auteurs sur la valeur de la vie est poétique, et de toute beauté.  

mardi 3 mai 2022

Le Jardin, tome 2, Audrey Rousselin (Elixyria, 01/2022)

 



Le Jardin, tome 2, Audrey Rousselin (Elixyria, 01/2022)

 💙💙💙💙

Kiaya se retrouve de nouveau enfermée dans un Jardin, expérimental, celui- ci. Elle y occupe le poste de reine de ce royaume de femmes et ne doit sa survie qu’à la promesse que les Détracteurs lui ont arrachée : accepter de conditionner de futures génitrices. Néanmoins, elle ne désespère pas de se sauver une nouvelle fois de ce monde construit sur des mensonges, un endoctrinement religieux et des lois horripilantes, et rejoindre à nouveau Isaac, et les Insurgés, qui lui ont ouvert les yeux sur la réalité de leur société. Mais comment faire alors qu’elle va, à son tour, devoir accoucher ?

 

« Je n'avais même pas pu le toucher ou respirer son odeur. Personne ne me dirait jamais ce qu'il adviendrait de lui. Il n'avait pas de prénom... Il n'était rien pour moi alors que je me sentais prête à mourir pour lui. Il incarnait mon dernier espoir.
- Mon bébé, gémis- je en pleurant dans l'oreiller. Rendez- moi mon bébé... »

En effet, les petites graines d’Isaac ont germé et la voilà prête à donner la vie. Mais il y a un problème de taille au Jardin : elle va avoir un garçon. On le lui enlève dès la naissance, comme l’exigent les lois des Détracteurs. La colère qui gronde dans les veines de Kiaya va chercher à s’exprimer dans ses actes du quotidien, n’ayant plus en tête qu’une envie de vengeance et de rébellion.   

 

« Une guerre grondait au loin et risquait d'emporter avec elle les restes de notre pauvre humanité. Détracteurs, insurgés, hommes, femmes, il n'y avait jamais de gagnants dans ce genre de conflits. La liberté ne se payait qu'au prix du sang. » La guerre est prête à éclater. Les Insurgés veulent mettre le système d’exploitation des Elus à feu et à sang. Il est temps pour tous d’accepter le réel, ce que les Hommes ont fait subir à notre Terre dans le passé, et tenter, à nouveau, de vivre tous ensemble. Luc, Isaac, Héloïse et une nouvelle combattante, Constance, vont appeler toutes les troupes de rebelles disponibles à prendre les armes à leurs côtés. Le sang et les larmes vont couler au nom de la liberté.

 

« Isaac et moi avions été réunis par le destin, nous avions évolué ensemble et franchi des limites qui nous paraissaient infranchissables. Fallait-il pour autant nous considérer autrement que comme deux géniteurs conçus pour la reproduction ? » Le hasard qui a conduit Kiaya et Isaac à se rencontrer dans un box de reproduction a bien fait les choses : leurs retrouvailles vont malheureusement se dérouler dans les terribles conditions d’un champ de bataille…

 

Au final, un deuxième tome aux multiples actions et retournements de situation. Les personnages de cette histoire ne sont pas épargnés tant ils vont au bout de leurs déterminations. Une dystopie captivante et bien écrite, qui m’a fait réfléchir à ce que pourrait être notre monde en 2070. Pourvu qu’on n’en arrive pas là !